Liban : l’Etat, monstre ingouvernable

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Editorial du « Monde ». Dans un Etat, le pouvoir repose sur des institutions, dont le fonctionnement est régulé par une Constitution. Dans un régime, institutions et Constitution masquent le véritable détenteur du pouvoir : une famille, une armée ou un parti. Il faut garder cette distinction en tête lorsque l’on s’intéresse au cas libanais.

Avec sa vie politique tumultueuse, son paysage médiatique foisonnant et sa société civile combative, le Liban n’a a priori pas grand-chose à voir avec les deux régimes qui l’entourent, l’Egypte et la Syrie. Deux pays pétrifiés, placés sous le joug d’un militaire pour le premier (le maréchal-président Abdel Fattah Al-Sissi) et d’un clan pour le second (la lignée des Assad).

Pourtant, le Liban a cessé d’être un Etat. Le pouvoir est plus que jamais dans les mains d’un cartel de partis communautaires, où cohabitent notables traditionnels, anciens chefs de guerre et affairistes. Une caste de cancres en politique publique et de génies en politique politicienne. Préoccupés principalement par leur maintien au pouvoir, ils ont développé un art de faire obstacle aux initiatives susceptibles de nuire à leurs intérêts qui confine au chef-d’œuvre.

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L’empoignade actuelle sur l’audit juricomptable de la Banque du Liban (BDL) en fournit un exemple édifiant. La présidence et le gouvernement soutiennent ce projet, destiné à faire la lumière sur le trou abyssal du secteur financier libanais. Mais le « parti des banques », qui redoute d’être emporté dans la débâcle, fait tout pour empêcher cette opération vérité. Forte de ses relais au Parlement, dans les médias et jusqu’au sein de l’exécutif, l’oligarchie politico-financière peut parvenir à ses fins.

Le Hezbollah ferme les yeux sur la corruption

Enterrer l’audit équivaudrait à faire une croix sur le redressement économique du pays, du moins à moyen terme. Sa réalisation est l’une des conditions posées par le FMI et les bailleurs de fonds pour réapprovisionner les caisses du pays. Mais l’« Etat profond » est plus fort que ces considérations. C’est en cela que le Liban fonctionne comme un régime. La réalité du pouvoir réside en dehors des institutions.

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Ce régime, contrairement au modèle en vigueur dans la région, dispose de deux têtes. C’est ce qui le rend si résilient. A côté de l’oligarchie financière, il y a le Hezbollah, l’autre pouvoir parallèle. Le mouvement chiite pro-iranien, moitié milice et moitié parti, a appris à se financer en dehors des circuits bancaires. Il n’est pas directement impliqué dans le krach financier du pays, qui affecte beaucoup sa base. Mais, par solidarité avec certains de ses alliés qui le sont, le Hezbollah se tient coi. Il ferme les yeux sur la corruption et, en échange, l’oligarchie ferme les yeux sur ses armes. Donnant-donnant.

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C’est ainsi que le Liban est devenu un monstre ingouvernable. Pendant près de trois décennies, la communauté internationale s’est accommodée de ce sinistre système. Elle l’a même financé, en organisant des conférences de levée de fonds, accompagnées de vagues promesses de réformes que les dirigeants du pays s’empressaient d’oublier une fois leurs chèques empochés.

Cette situation semble prendre fin. Les chancelleries occidentales sont à bout. Le président français, Emmanuel Macron, l’a donné à entendre dans sa catilinaire de la fin septembre, dans laquelle il a pourfendu le « système crapuleux » qui a cours à Beyrouth. Mais la classe dirigeante continue de faire comme si de rien n’était. Elle persiste dans ses travers ataviques, la prédation et l’évitement. A ce rythme, le Liban ne suscitera bientôt plus de l’énervement mais du découragement, de l’ennui, un désintérêt poli. La pire des punitions pour un pays qui a, un temps, fasciné le monde.

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Le Monde



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