Les Ports Francs de Genève, cavernes d’Ali Baba des super-riches

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Quelque part dans la périphérie ­sud-ouest de Genève, au bord d’une grande route jalonnée de concessionnaires automobiles et d’une enseigne McDonald’s, se dressent des hangars anonymes et gris. Si ordinaires qu’on pourrait passer devant eux des centaines de fois sans y prêter attention. Leur architecture évoque un peu la forme, les couleurs en moins, des conteneurs empilés sur les quais avant d’être chargés sur ces énormes navires qui sillonnent les océans. Bref, un triste parking d’entrepôts. On peut d’ailleurs en faire le tour sans essuyer ne serait-ce qu’un regard méfiant, sans être contrôlé non plus, ni arrêté par la moindre barrière. Seule une guérite et quelques marches de béton rehaussées d’un coup de peinture jaune, qui ­rappelle vaguement la présence de la douane portuaire, signalent que se dresse une frontière infranchissable.

C’est ici que commence une zone franche de 150 000 mètres carrés qui, contrairement aux apparences, est ultrasécurisée. C’est ici que sont entreposés, en toute discrétion, les plus beaux objets d’art et d’antiquité du monde entier, dont la somme avoisine au total la bagatelle de 100 milliards de dollars. En temps normal, le ­ballet est bien huilé. Des œuvres de tous les pays vont et viennent. C’est d’ici, par exemple, qu’est parti pour la grande exposition organisée au Centre Pompidou à l’automne dernier un triptyque de Francis Bacon, propriété depuis 2008 du milliardaire russe Roman Abramovitch.

« Je connais une richissime Genevoise qui a acheté un Bacon il y a trente ans, à 50 000 dollars. Bon, pas de chance, aujourd’hui, il en vaut des dizaines de millions… Elle me dit : “On n’ose plus ouvrir les fenêtres, on n’ose plus partir en vacances !” » Etienne Dumont, critique d’art

Mais même dans un monde à l’arrêt, où les musées rouvrent lentement, où les ventes aux enchères et les foires sont annulées, le plus grand coffre-fort du monde ne tremble pas. Contrairement à leurs concurrents, les Ports Francs et Entrepôts de Genève (PFEG), détenus à 87 % par l’État suisse (les 13 % restants appartiennent à des actionnaires privés), affichent un taux de remplissage de près de 100 %, qui n’a pas bougé d’un iota en pleine pandémie mondiale.

Une première question vient à l’esprit : mais pourquoi enfermer des œuvres au fin fond d’un entrepôt sinistre ? Le critique d’art Étienne Dumont donne une partie de réponse en nous racontant l’anecdote suivante : « Je connais une richissime Genevoise qui a acheté un Bacon il y a trente ans, à 50 000 dollars. Bon, pas de chance, aujourd’hui, il en vaut des dizaines de millions… Elle me dit : “On n’ose plus ouvrir les fenêtres, on n’ose plus partir en vacances !” » Pour cette « malheureuse », louer un espace aux Ports Francs de Genève est tout indiqué. Comme elle, beaucoup de particuliers préfèrent ainsi conserver leur tableau dans un local hypersécurisé plutôt que de l’accrocher au mur du salon.

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