Le rêve américain des jeunes Chinois

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A l’heure où Pékin célèbre les 70 ans de l’arrivée des communistes au pouvoir, plus de la moitié des millennials du pays se sentent « sans avenir » en Chine

Par Publié le 23 septembre 2019 à 01h22

Temps de Lecture 4 min.

LETTRE DE PEKIN

Une étudiante chinoise sur le campus de la Linfield Christian School, à Temeluca (Californie), en mars 2016.
Une étudiante chinoise sur le campus de la Linfield Christian School, à Temeluca (Californie), en mars 2016. FREDERIC J. BROWN / AFP

Avec son jean prématurément usé, sa chemise canadienne et sa casquette noire percée de multiples anneaux, Rayna affiche la couleur : cette jeune Pékinoise née au tout début du XXIsiècle semble davantage attirée par l’Occident que par les valeurs confucéennes. Lorsque nous l’avons rencontrée fin juin, elle s’apprêtait à découvrir la France et l’Allemagne avant de faire le grand saut : partir aux Etats-Unis étudier le journalisme.

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En principe, à cette époque de l’année, les jeunes de son âge attendent anxieusement les résultats du Gaokao, l’équivalent du baccalauréat qui va déterminer la suite de leurs études. Pas Rayna. « Je n’avais aucune envie d’aller dans une université chinoise. Je n’ai donc pas passé le Gaokao. J’ai arrêté mes études l’année dernière pour postuler dans une université américaine. Et pour ne pas perdre mon temps, j’ai étudié le français ». Une autre raison l’a incitée à ne pas passer le Gaokao : « je ne suis pas très bonne en chinois » confie-t-elle.

360 000 Chinois sur les campus américains

Depuis son enfance, sa mère, interprète, lui parle en anglais. Rayna se sent donc aussi à l’aise, voire plus confiante, dans cette langue qu’en chinois. Aujourd’hui, Rayna a réussi son pari : elle se débrouille en français et vient d’être admise dans une université de l’Illinois considérée comme une des meilleures écoles de journalisme du pays. Début septembre, elle a posté sur les réseaux sociaux une photo prise à Washington d’un monument dédié à la liberté de la presse. « Nous rendons hommage au reporter qui est prêt à se tenir droit quand d’autres s’enfuient, qui persiste à poser des questions quand d’autres se sont réfugiés dans le silence », indique la stèle.

« Cet aspect du journalisme m’a toujours fascinée » explique Rayna. Quand on lui fait remarquer que dans cinq ans, elle ne devrait avoir aucune difficulté à trouver un emploi en Chine auprès de médias occidentaux, Rayna fait la moue. On ne jurerait pas qu’elle a envie de travailler en Chine. Bien qu’élevée dans une famille « où l’on ne parle pas politique » mais où l’on n’a strictement rien contre le parti communiste, Rayna préfère manifestement le rêve américain au « rêve chinois » mis en avant par les autorités.

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Elle est loin d’être la seule. En 2017, plus de 360 000 étudiants chinois faisaient leurs études aux Etats-Unis. Le phénomène n’est pas nouveau mais il s’accélère. Ils n’étaient que 250 000 quatre années plus tôt. Certes un grand nombre d’entre eux rentrent en Chine à l’issue de leurs études mais l’écart ne cesse de croître entre le nombre des départs et celui des retours. Un film, actuellement projeté dans toute la Chine, vient de leur être consacré. Son nom Born in 2000. Le réalisateur, Zhang Tongdao, a suivi douze jeunes de 2006 à 2018 et en tire plusieurs documentaires.

Born in 2000 est consacré à deux d’entre eux, actuellement aux Etats-Unis : un garçon (Chi Yiyang) et une fille (Wang Sirou). Le premier, enfant turbulent, élève médiocre, malheureux à l’école, n’a qu’une passion : le football américain. Il passe plus d’une heure dans les transports pour participer aux entraînements. Il parvient même à intégrer l’équipe nationale junior de football américain (oui, une telle équipe existe en Chine) avant de réaliser son rêve intégrer en 2018 une académie militaire du Missouri qui pratique ce sport à haute dose.

Pas politiquement correct

Serou, elle, est beaucoup plus douce. C’est une solitaire, une artiste qui, dès le cours préparatoire, n’hésite pas à s’opposer à ses petits camarades quand ils veulent l’enrôler dans leurs jeux. Dès 14 ans, elle part dans un collège catholique aux Etats-Unis. La vie n’y est pas toujours facile. Cette fille unique a du mal à trouver sa place dans une famille d’accueil où vivent plusieurs enfants. Même si elle a le sentiment d’être ostracisée parce qu’elle est Chinoise et est contente de rentrer chez elle l’été, elle finit par intégrer une université de l’Indiana pour y étudier les sciences de l’éducation.

Bien que le film expose les débats qui agitent les parents – faut-il ou non laisser son enfant faire les études qu’il souhaite – il est frappant de constater que jamais personne ne s’oppose à un départ vers les Etats-Unis. De même, l’argent ne semble pas être un problème. Pourtant, les deux familles sont certes aisées mais ne roulent pas sur l’or. Critiqué par certains, le réalisateur se défend d’avoir voulu faire un film représentant toute une génération.

A l’heure où la Chine célèbre les 70 ans de l’arrivée des communistes au pouvoir, ce « rêve américain » n’est pas politiquement correct. Il correspond pourtant à une réalité. Selon certains sondages, plus de 50 % des millennials chinois se sentiraient « sans avenir » dans leur pays. Et certains parents semblent penser de même. Il n’est pas rare que de bonnes familles, bien que non croyantes, mettent leurs enfants dans des écoles religieuses – notamment protestantes – convaincues que cela ne pourra que faciliter l’obtention d’un visa américain, le jour venu. Faute d’être invités à se rendre aux urnes, certains Chinois votent avec leurs pieds.

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