« Le prix attaché à la vie humaine est plus élevé qu’auparavant »

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Chercheur au Centre de recherches internationales (CERI-Sciences Po), Ariel Colonomos travaille sur le rapport entre relations internationales et théories normatives. Ses recherches portent aussi sur l’éthique de la guerre et sur l’attribution de valeurs des vies humaines. Dans cet entretien, il analyse l’impact de la pandémie sur les relations internationales mais aussi sur la valeur de la vie humaine.

Comment expliquer la victoire de Joe Biden à la tête des Etats-Unis ?

Ariel Colonomos.- La pandémie et les insatisfactions qu’elle a provoquées, l’érosion des gains économiques accumulés depuis 2016, le mouvement « Black Lives Matter » : ces trois moments ont été décisifs, là où des vies ont été atteintes et des intérêts fragilisés. Mais Donald Trump a davantage résisté que prévu, et dans certains Swing States (« Etats pivots »), cela s’est joué à peu de voix. Alors que le Covid-19 sévit, la victoire démocrate aurait dû être plus nette : ce pays reste terriblement divisé.

Donald Trump a perdu mais le trumpisme résiste. Si ce courant, qui traverse toute la société américaine, rencontre un leader républicain plus policé que Donald Trump, a-t-il de réelles chances de s’installer au pouvoir ?

Le caractère très outrancier du personnage rassemble : la haine, ça marche… Heureusement, il y a eu un sursaut et de nombreux Américains sont allés voter pour Joe Biden. Un candidat républicain plus policé pourrait rattraper des électeurs républicains déçus par Donald Trump, mais il décevrait ses électeurs les plus désespérés. Les démocrates comme les républicains ont des problèmes pour sélectionner des dirigeants novateurs.

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La victoire de Biden signifie-t-elle le réengagement américain, le retour du multilatéralisme et une normalisation avec le monde et notamment la Chine ?

Donald Trump a sabordé le multilatéralisme. Joe Biden va se tourner vers le multilatéralisme qui ne va pas à l’encontre des intérêts américains. Avec John Kerry, celui-ci va revenir aux discussions sur le climat. Tout aussi intéressante, la politique avec l’Iran. Avec la Chine, il ne faut pas s’attendre à une grande entente. Même certains démocrates étaient agacés par les relations commerciales avec ce pays. De surcroît, en 2016, Donald Trump avait eu les faveurs de la Chine parce qu’il n’a cure des violations des droits humains. Joe Biden ne pourra pas afficher une telle indifférence.

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Par rapport à la Chine, justement, cela signifie-t-il que le rapport bilatéral est passé d’une dynamique conjoncturelle à une logique structurelle d’une nouvelle bipolarité ?

Quand deux grandes puissances sont en compétition et que la nouvelle superpuissance est en train de rattraper l’hégémon, la situation est conflictuelle. Alors, est-ce que les conditions d’une guerre sont réunies ou un équilibre va-t-il s’installer ? L’affrontement entre Chine et Etats-Unis est un peu le scénario d’une nouvelle guerre du Péloponnèse, sans nécessairement les conclusions du politiste Graham Allison selon lequel la guerre semble inévitable. A nous d’être plus raisonnables que les Grecs.

« Pour les républicains américains, il fallait d’abord protéger l’économie. Pour les démocrates, il fallait d’abord protéger la population :  “payer avec des vies” ou “payer pour des vies” »

Comment expliquez-vous la calamiteuse gestion de la pandémie par l’administration Trump ?

Cette question fait écho à ma réflexion sur le prix de la vie. Donald Trump l’a toujours affirmé : le remède ne doit pas être pire que la maladie. Les coûts supportés par l’économie étaient, selon lui, trop lourds, et ses hésitations ont eu une incidence sur la propagation du virus. Mais les attentes sociales diffèrent chez les électeurs : pour la majorité des républicains, il fallait d’abord protéger l’économie.

Pour la majorité des démocrates, il fallait d’abord protéger la population. On voit bien la différence entre « payer avec des vies » et « payer pour des vies ». Les Etats-Unis sont par ailleurs dans une situation sanitaire catastrophique : c’est un pays où la vie est bradée.

Non seulement les Afro-Américains sont une population exposée, mais les populations blanches pauvres ne sont pas à envier. Parmi les pays riches, les Etats-Unis sont le seul pays où la mortalité a augmenté chez les Blancs. Franchement, compte tenu de ce qu’est ce pays et de la volonté de la population de continuer à commercer, je ne sais pas si les résultats de la lutte contre le Covid-19 auraient été tellement meilleurs avec un autre président à la Maison Blanche.

Qu’est-ce que, justement, la pandémie a changé en termes d’organisation du système international et d’impact dans les relations sociales mondiales ?

Cette pandémie si meurtrière a montré que les Etats font d’importants sacrifices matériels pour protéger les vies. Il faut en prendre conscience : le prix attaché à la vie humaine est plus élevé qu’auparavant. Moins de morts lors des guerres, moins de famines, la pauvreté extrême a régressé sur la planète.

La pandémie aurait donc donné plus de sens à la valeur de la vie humaine ?

Aujourd’hui, en cas de pandémie, le monde s’arrête. Cela ne veut pas dire que l’avenir sera nécessairement radieux. Mais cette dynamique de fond, l’aversion à la mort, repose sur des attentes profondes, et celles-ci, à travers les médias et les réseaux sociaux, se globalisent et se renforcent. Aujourd’hui, payer pour des vies (en acceptant de confiner massivement) est plus légitime que payer avec des vies (si on avait refusé de confiner pour ne pas entraver le commerce). Cela ne veut pas dire que l’on ne paye plus avec des vies. Tout est question d’équilibre : on est là au cœur du politique.

« Même des Etats autoritaires ont fait des efforts pour sauver des vies et empêcher la diffusion du virus. De ce point de vue, il y a une certaine homogénéisation du monde »

En relations internationales, le prix de la vie humaine relève-t-il des références et de valeurs philosophiques. N’accorde-t-on pas plus de valeurs à la vie humaine dans une démocratie que dans un régime autoritaire théocratique ou pas ?

L’impératif de la protection des vies est davantage relayé dans les pays riches et démocratiques. Mais des Etats autoritaires et répressifs ont fait des efforts pour sauver des vies et empêcher la diffusion du virus, par exemple l’Iran. De ce point de vue, il y a une certaine homogénéisation du monde. Mais, dans les guerres, l’acceptation de la souffrance humaine est plus forte dans des Etats non démocratiques et non occidentaux.

D’autant qu’il existe une double compétition entre les Etats dans cette lutte contre le virus. D’une part, lequel des Etats allait s’en sortir le mieux et le plus vite. D’autre part, la course au vaccin…

Une compétition de l’altruisme : elle révèle aussi bien le retour de l’Etat (Etat protecteur) que la force du capitalisme. C’est une nouvelle « économie de la vie » : les GAFA s’enrichissent, les producteurs des vaccins ont des ailes. Cette dynamique du capitalisme repose sur deux socles inébranlables : l’avidité et l’altruisme. On s’enrichit à outrance et on sauve l’humanité (Amazon et Zoom protègent des contacts, les vaccins immunisent). Morale de l’histoire : l’Etat a payé et le marché a « marché ».

L’année 2020 a aussi été marquée par des guerres, des otages, des actes terroristes et le drame des réfugiés. Vous préconisez la création d’un fonds mondial destiné à mutualiser d’éventuelles rançons. N’est-ce pas porter atteinte à la souveraineté des Etats puisque cela risque notamment d’établir une priorité ?

A l’image des individus, le monde est ambivalent. Coexistent deux forces : la poursuite égoïste des intérêts, la coopération altruiste. Le politique repose sur cet équilibre : les vies humaines sont mises en balance avec les intérêts. Tout est alors question de poids relatif et d’inclinaison, et il y a des périodes de l’histoire plus sombres que d’autres, là où les intérêts priment sur les vies.

Les atteintes à la souveraineté sont fréquentes, et cela même dans ce que le monde a de plus « dur », la sécurité et la guerre, voyez l’intervention militaire pour des raisons humanitaires et la Convention onusienne intitulée « Responsabilité de protéger » (R2P), adoptée en 2005 : la souveraineté est remise en cause. Certes, il n’y a pas d’accord multilatéral sur les réponses aux prises d’otages. Mais dans certaines situations, les Etats coopèrent, et de plus en plus négocient. Il vaudrait mieux affronter ensemble ce problème plutôt que d’être à chaque fois démunis face au fait accompli.

L’assurance mondiale dont vous parlez, comme instrument d’une justice globale ne relève-t-elle pas d’une vision occidentalo-centrée et d’un droit substantiel fondé sur les individus, alors que le monde est en train d’échapper à l’Occident ?

La justice globale est une notion née dans un microcosme académique américain, cela étant, cette notion a une résonance mondiale assez forte. Il y a peu de civilisations qui ne se sont pas posé la question du rapport à l’humanité. De surcroît, toute puissance mondiale se doit d’avoir un discours sur la justice globale, y compris la Chine. L’idée d’assurance repose sur un principe, l’équivalence matérielle des vies humaines, qui est couramment partagé. Aujourd’hui dans le contexte du Covid-19, certaines personnes ne sont pas secourues par leur Etat. Si elles meurent, leur famille ne peut plus subsister. C’est pour cela qu’il faut un tel mécanisme.

Ariel Colonomos est directeur de recherche au CNRS, chercheur au Centre de recherches internationales (CERI-Sciences Po) et ancien enseignant à l’Université Columbia aux Etats-Unis. Auteur de plusieurs ouvrages, notamment Le Pari de la guerre. Guerre préventive, guerre juste ? (Denoël, 2009) ou, plus récemment, Un prix à la vie. Le défi politique de la juste mesure (PUF, 2020).

Cet article est tiré du « Bilan du Monde » 2021. La nouvelle édition est en vente dans les kiosques à partir du lundi 18 janvier ou par Internet en se rendant sur le site Boutique.lemonde.fr



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