La Grèce profite de la crise sanitaire pour durcir sa politique migratoire

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Camp de réfugiés sur l’île de Lesbos, en Grèce, le 13 mai 2020.

Lundi 15 juin, la Grèce s’ouvre de nouveau aux touristes, qui seront soumis à des tests à leur arrivée, seulement de manière aléatoire. Les liaisons aériennes à partir de vingt-neuf pays, en majorité de l’Union européenne, sont rétablies. Mais les camps de réfugiés restent, eux, soumis aux mesures de confinement jusqu’au 21 juin. Pour la troisième fois consécutive depuis mars, le gouvernement a décidé de prolonger les mesures de restriction de mouvements des demandeurs d’asile.

La décision a été publiée discrètement pendant le week-end dans le journal officiel et n’a pas fait l’objet de communiqué ni de commentaire de la part du gouvernement. Mais elle n’est pas passée inaperçue dans les camps, ni dans les rangs des défenseurs des droits de l’homme. D’après le porte-parole du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), Boris Cheshirkov, « les mesures temporaires et exceptionnelles appliquées par le gouvernement dans les îles de la mer Egée doivent être proportionnelles à ce qui s’applique dans toute la Grèce et ne doivent pas être plus longues que nécessaire ».

Un avis partagé par Médecins sans frontières, qui dénonce une « mesure injustifiée » : « Il n’y a eu aucun cas confirmé dans les centres de réception sur les îles. Ces mesures discriminatoires stigmatisent et marginalisent les demandeurs d’asile, réfugiés et migrants. »

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Confiner au lieu d’améliorer les conditions de vie

Mi-mai, deux demandeurs d’asile venant d’arriver sur l’île de Lesbos ont été testés positifs au coronavirus mais, comme les 70 autres personnes qui avaient débarqué sur l’île avec eux, ils ont été mis en quarantaine dans une structure dans le nord de Lesbos, à plusieurs kilomètres du camp de Moria, conçu pour environ 2 700 personnes mais qui accueille actuellement plus de 16 000 demandeurs d’asile dans des conditions sordides.

Depuis le début de la propagation de l’épidémie, les ONG alertent sur la nécessité d’évacuer de ces camps surpeuplés les populations les plus vulnérables (femmes enceintes, personnes âgées, handicapés…) où les gestes barrières ne peuvent pas être appliqués. Début avril, Human Rights Watch déplorait la décision de confiner les camps au lieu d’améliorer les conditions de vie en leur sein ou d’accélérer les transferts vers des logements plus adaptés : « Si le gouvernement [grec] veut sérieusement éviter une transmission du Covid-19 aux migrants et demandeurs d’asile, il doit augmenter le nombre de tests, donner plus de tentes, installer plus de toilettes, des points d’eau, distribuer du savon… ».

Le ministre des migrations, Notis Mitarachi, estime que les camps ont pu être un peu décongestionnés grâce à « une baisse de plus de 90 % des arrivées sur les îles par rapport à la même période de l’année dernière », et au transfert de centaines de personnes vers le continent. Mais les conditions de vie restent précaires. « Il n’y a pas eu d’amélioration de l’hygiène dans le camp, nous manquons toujours de douches, de toilettes, assure Massih, un réfugié afghan contacté par téléphone. Nous ne pouvons sortir que durant quelques heures dans la journée avec un justificatif signé par la police. Avoir une aide juridique ou médicale est devenu compliqué dans ces conditions. De nombreux réfugiés deviennent complètement fous ! »

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Les services d’asile, fermés pendant deux mois, sont soudain pris d’assaut, explique le jeune homme. « Certains demandeurs d’asile attendent près d’un an pour ce rendez-vous, et ils sont désespérés parce que les autorités leur disent désormais qu’ils doivent encore patienter plusieurs mois en raison du retard accumulé par les services d’asile. Pourquoi ne pas avoir mis en place des interviews par visioconférence ? », s’interroge Epaminondas Farmakis, directeur de l’ONG HumanRights360.

« Justifier l’utilité des camps fermés »

En réalité, le prolongement du confinement des camps s’inscrit dans un durcissement de la politique migratoire grecque depuis l’élection du premier ministre conservateur, Kyriakos Mitsotakis, en juillet 2019. « La crise sanitaire est une aubaine pour le gouvernement qui depuis des mois essayait de justifier l’utilité de camps fermés, explique Filippa Chatzistavrou, professeure associée en sciences politiques à l’université d’Athènes. Des résistances locales s’opposaient fortement sur les îles et sur le continent à la construction de nouveaux camps, pouvant accueillir davantage de personnes. Désormais la contestation a été anesthésiée. »

Au nord d’Athènes, le camp de Malakassa et le centre de réception et d’identification de l’île de Samos seront les prototypes de cette réforme : les entrées et sorties se réaliseront avec une carte, les demandeurs d’asile déboutés pourront être détenus avant leur appel et expulsés rapidement. Parallèlement, plus de 11 000 réfugiés reconnus sont menacés d’expulsion de leur logement, attribué dans le cadre du programme ESTIA géré par le HCR et financé par la Commission européenne. C’est le résultat d’un amendement pris avant la crise sanitaire qui oblige les réfugiés ayant obtenu depuis plus d’un mois leur asile de quitter les hébergements.

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Ces réfugiés seront aussi privés de l’assistance financière qu’ils recevaient. Cette décision inquiète les ONG, les mairies des grandes villes mais aussi le HCR qui estime que « forcer des personnes à quitter leur hébergement sans filet de sécurité et sans mesures pour assurer leur subsistance peut conduire nombre d’entre elles à la pauvreté et à devenir sans-abris ».



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