[Faits Divers] Affaire du SDIS : Nassimah Dindar fixée sur son sort cet après-midi

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> Le compte rendu de l’audience du 5 mars

 

“C‘est énormément de bordel”. Même si elle est sénatrice, c’est avec un ton familier que Nassimah Dindar a décrit le mode de fonctionnement du SDIS sous sa présidence. A écouter les débats, difficile de lui donner tort. Car les six heures d’audience de ce procès ont ressemblé à une plongée dans tous les dysfonctionnements décrits en 2017 par deux rapports de la chambre régionale des comptes sur la maison des sapeurs-pompiers : problème de gouvernance et de gestion catastrophique des ressources humaines.

Ce fameux “bordel”, selon les mots de l’ancienne présidente du SDIS, c’est aussi son axe de défense. Si elle se retrouve à la barre du tribunal correctionnel pour les embauches de sa femme de ménage et de son jardinier dans l’établissement public qu’elle présidait, c’est surtout à cause de son ancienne garde rapprochée de l’époque, se défend Nassimah Dindar. Les accusés : un membre de son cabinet, Gérard Armand, ainsi que l’ancien directeur administratif et financier du SDIS, Bruno Faustin, qui auraient intrigué contre elle et qui sont passés depuis dans le camp de la pyramide inversée… L’ancien DRH, M. Corion, et l’ancien directeur du SDIS, le colonel Loubry, figurent aussi au rang des prétendus félons.

L’enquête sur l’embauche des deux salariés du SDIS qui ont aussi travaillé dans la case de la présidente du Conseil départemental a été déclenchée par le contrôle de la chambre régionale des comptes sur la gestion du SDIS. Avec en arrière-plan de ces recrutements, la question de savoir si la femme de ménage de Nassimah Dindar et son jardinier n’étaient en fait pas rémunérés par le SDIS pour les heures passées au domicile de l’ex-présidente. Il faut dire aussi que l’embauche d’un jardinier à la direction du SDIS pour une durée de quatre heures par jour a de quoi étonner pour un site dépourvu d’espaces verts. Mais rien n’a été démontré lors des investigations.

 

 

SI JE COMPRENDS BIEN, JE SUIS OMNIPRÉSENTE”

 

Pour le procureur Eric Tufféry, le délit est bien celui d’avoir embauché deux personnes que Nassimah Dindar “connaissait” en contournant les règles légales : pas délibération du conseil d’administration, pas de publicité de vacance de poste.

Avec des notes étalées devant elle, stylo rouge en main, Nassimah Dindar fait mine de s’étonner que le parquet lui impute la responsabilité de ses recrutements. “Si je comprends bien, je suis omniprésente et omnisciente au SDIS”. Comme présidente du conseil d’administration, Nassimah Dindar explique en substance qu’elle n’a pas vraiment été aidée dans sa tâche. Elle cite : la valse permanente des colonels, avec parfois un nouveau et un ancien directeur en poste en même temps dont certains lui ont “raconté des histoires”, les problèmes avec les syndicats ou encore sa volonté de recruter des juristes compétents qui ont été placardisés. L’ex-présidente n’oublie jamais de rappeler que le SDIS est aussi placé sous la tutelle de l’Etat et que son représentant assiste à chaque conseil d’administration.

Interrogée sur son rôle dans le recrutement d’agents, Nassimah Dindar affirme que “tout passe par le DRH et cela ne peut en être autrement”. “Il y a des procédures. Les besoins sont remontés vers l’autorité, c’est-à-dire moi”. Mais l’ex-présidente explique encore une fois que “c’est le bordel et on ne sait pas ce qui se passe”. En raison aussi des fâcheries entre membres de la direction. Nassimah Dindar assure qu’elle avait pourtant donné des consignes pour que la légalité des actes soit vérifiée.

 

 

CE MONSIEUR SE TROMPE, MENT OU VEUT PROTÉGER QUELQU’UN”

 

Sur les contrats de son jardinier et de sa femme de ménage, la sénatrice assure que tous les deux ne faisaient pas partie de ses connaissances. Selon elle, le premier est venu lui proposer ses services parce qu’il ne gagnait pas suffisamment bien sa vie au SDIS. Entendu par les gendarmes, le DRH a déclaré que ce “recrutement a été fait à la demande de l’autorité”. “Ce monsieur Corion se trompe, ment ou veut protéger quelqu’un”, répond vivement Nassimah Dindar. Un autre cadre du SDIS dit que le CV du jardinier lui a été remis avec l’ordre de l’embauche.

Interrogé, le jardinier a indiqué qu’il avait rencontré Nassimah Dindar à une fête malbar et qu’il lui avait expliqué sa situation. “Elle m’a dit qu’il fallait déposer un CV”. Ce qu’il a fait avant d’être appelé au Conseil départemental et d’être recruté sans entretien. “C’est totalement faux, répond l’élue. C’est plus qu’un mensonge. Pourquoi dit-il un mensonge ?”. “C’est la question qu’on se pose”, réagit la présidente Meunier.

Quant à sa femme de ménage recrutée en CDD comme agent d’entretien et non pas en contrat aidé comme tous les autres, l’ex-présidente du SDIS dit l’avoir rencontrée lors d’une “audience citoyenne” : “Elle m’a raconté son histoire. Elle ne s’en sortait pas avec son fils qui était en métropole et qui avait besoin d’argent sinon il allait être à la rue”. Nassimah Dindar ajoute, qu’à l’époque, elle cherchait “quelqu’un pour travailler chez moi”. “C’est elle qui m’a dit qu’elle était entrée au SDIS,” ajoute l’élue en expliquant qu’elle n’est pas intervenue. La présidente du tribunal remarque que cette dame avait déjà travaillé au Conseil départemental et qu’elle a aussi été employée dans une société publique locale (SPL) Avenir Réunion, satellite du Département.

Selon un mail du colonel Fontaine, directeur adjoint du SDIS, le recrutement de cette femme a été réalisé “à la demande de Mme Dindar”. “C’est l’interprétation du mail”. D’après l’élue, elle avait demandé de s’occuper de recruter des agents d’entretien à la suite de quatre départs “mais pas de s’occuper de untel ou untel”. Dans son audition, le colonel Fontaine a aussi précisé que beaucoup de recrutements au SDIS se réalisaient dans des “conditions opaques” et en fonction “d’affinités politiques”. Ce que nie Nassimah Dindar. Autre déclaration à charge, celle de l’ancien directeur, le colonel Loubry, qui a affirmé que Nassimah Dindar avait donné des instructions à la sortie d’un conseil d’administration pour faire embaucher cette femme. “Je suis sûre de ne pas avoir dit ça. C’est impossible”, intervient l’ex-présidente.

Pour le procureur, une question s’impose. Comment expliquer que plusieurs cadres du SDIS témoignent que l’ex-présidente est intervenue pour les deux recrutements ? “Peut-on dire qu’il existe un complot contre vous ?” “Non, je ne peux pas dire ce genre de choses, réplique Nassimah Dindar. Quand les gendarmes les interrogent… Il y a une manière dont sont posées les questions de façon stressante. Voilà, c’est tout”. “Vous pensez que ces cadres étaient stressés ? revient le procureur. “Je n’ai pas à répondre sur la personnalité des gens”, finit Nassimah Dindar. Avant de revenir sur le climat délétère au sein de la direction et des conflits avec plusieurs cadres qui avaient tout intérêt à faire fuiter des documents.

 

JÉRÔME TALPIN

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ÉRIC LAINÉ

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“Elle viole les règles qu’elle connaît parfaitement”

Le procureur de la République entame son réquisitoire en s’adressant à l’élue. Il estime que ses mandats électifs sont “marqués par sa volonté, sa force de caractère et sa connaissance de la société réunionnaise”. Des mandats dont la ligne de conduite doit être impérativement dictée par la recherche de “l’intérêt général”.

“Il faut que l’élu mette une barrière de fer entre l’intérêt général et l’intérêt particulier”, indique Eric Tufféry. Et d’insister : “Il ne doit pas y avoir de décision individuelle qui soit contraire à l’intérêt général.” Une manière pour le patron du parquet de Saint-Denis de fixer le cadre dans lequel s’inscrit l’infraction de prise illégale d’intérêts reprochée à la présidente du Sdis entre 2015 et 2018.

Le patron du parquet de Saint-Denis prévient encore : “En l’état de la jurisprudence, on peut commettre rapidement ce délit. Le simple fait de connaître quelqu’un qui doit bénéficier de fonds publics suffit à commettre une prise illégale d’intérêts.” Autrement dit : la prise illégale d’intérêt est un délit sparadrap.

 

“ELLE A COURT-CIRCUITÉ L’ORGANISATION DU SDIS”

Précisément, Eric Tufféry estime que l’actuelle sénatrice a clairement “favorisé l’embauche en CDD de gens avec qui elle entretenait des liens particuliers au SDIS”. A savoir Jean-Pierre, son jardinier, et Berthe, sa femme de ménage. “Madame Dindar est intervenue et elle les connaissait (..) Elle a court-circuité l’organisation du SDIS.”

Le procureur s’appuie sur les déclarations de plusieurs cadres administratifs ou encore du patron des pompiers, le colonel Loubry. Il balaie d’un revers de manche l’hypothèse du “complot” ou d’une “conjonction de mauvaises intentions de personnes qui ne s’entendent pas entre elles pour faire tomber madame Dindar”. Il accorde d’autant plus de crédit à leurs déclarations que “ce ne sont pas des pompiers de campagne mais des cadres qui disent que ces recrutements inhabituels ont été possibles par l’intervention de l’autorité, de Madame Dindar”.

Le magistrat s’interroge quant à “l’urgence de recruter une femme de ménage dans un service sur-doté”. Concernant le jardinier, il n’y a “pas à comparer l’urgence à embaucher pour lutter contre les incendies du Maïdo et le fait de couper l’herbe dans la cour du SDIS (..) Elle a permis à ces deux personnes de passer avant tout le monde”. Et le procureur de trancher : “Elle viole les règles qu’elle connaît parfaitement.” En définitive, le procureur requiert cinq mois de prison avec sursis et deux ans d’inéligibilité à l’encontre de la locataire du palais du Luxembourg dont il se dit qu’elle lorgne à nouveau sur la présidence du Département.

 

 


“Madame Dindar n’a voulu aider personne”

Me Normane Omarjee s’est évertué à dénoncer “les trois ans de procédure fantôme réellement vécus par celle-là”. Toujours en parlant de Nassimah Dindar, il “comprend l’agitation qui est la sienne à l’issue des réquisitions du procureur”. De la même manière, “je comprends son agitation à la lecture du PV de synthèse” car “à l’issue de l’enquête des gendarmes, on vous dit qu’il y a un doute et que l’opportunité des poursuites se pose”. Le bâtonnier de Saint-Pierre fustige “la déloyauté de la preuve (..) qui n’est pas étayée par des documents de madame Dindar”.

A la suite, l’ancien bâtonnier Djalil Gangate décortique les déclarations de la demi douzaine de cadres du SDIS et de leur directeur de l’époque, le colonel Loubry. Il pointe des contradictions dans les versions des uns et des autres, y compris dans le témoignage à charge du jardinier. Il met encore l’accent sur les dysfonctionnements et les manquements dans la régularité des procédures d’embauches imputables aux administratifs.

 

“SAVOIR NE VEUT PAS DIRE ÊTRE TEMOIN”

“La difficulté de ce dossier est que l’on a pas travaillé le délit de prise illégale d’intérêts mais de détournement de fonds publics lié à des emplois fictifs qui était faux”, estime Me Gangate. Et de plaider la relaxe comme son confrère parisien, Me Luc Brossollet. Le troisième avocat à défendre la sénatrice estime lui aussi que l’on “a imaginé que la présidente avait franchi la ligne jaune en payant sur les deniers publics sa femme de ménage et son jardinier”. Ce qui n’est pas le cas. Tout comme “l’idée d’une embauche politique est grotesque”.

A son tour, Me Brossollet liste tous les témoins qui n’ont pas été réellement en prise avec l’embauche des deux agents. Il balaie d’un revers de manche le témoignage à charge du colonel Loubry à propos d’une consigne d’embauche de sa femme de ménage à la sortie d’un conseil d’administration en février 2017. “Ce témoin direct est démenti par le colonel Dominique Fontaine. Savoir ne veut pas dire être témoin.” Et de conclure : “Madame Dindar n’a voulu aider personne. La dignité et l’honneur d’une personne ne peuvent pas dépendre d’un élément qui n’a pas été vérifié.”

 

 


Anticor partie civile, pas le SDIS

 

Le président du SDIS, Hermann Rifosta, était présent dans la salle d’audience. Mais, paradoxalement, l’établissement public ne s’est pas constitué partie civile. Hermann Rifosta était en fait venu apporter son soutien à Nassimah Dindar. Ce qui n’est pas anodin à quelques mois des élections départementales. Encore plus quand de nombreux échos indiquent que l’ex-présidente ambitionne de retrouver son poste.

La seule partie civile à ce procès était donc l’association Anticor appelant à la moralisation de la vie publique et aux bonnes pratiques. Dans ce dossier, Me Olivier Guérin-Garnier s’est étonné : “Les bras m’en tombent. On n’ose nous expliquer qu’on ne connaît pas le B.A.BA du statut de la fonction publique”…

Puis l’avocat d’Anticor a demandé au procureur de requérir une peine d’inéligibilité. “C’est la seule chose qui peut empêcher un élu condamné de se présenter”. Les peines de prison avec sursis n’ont aucun effet, estime l’avocat. En rappelant, que les élus sanctionnés devant un tribunal, finisse toujours par dénoncer qu’ils sont victimes d’une “justice politique”.



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clicanoo

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