« Black Manoo », le voyage populaire de Gauz, entre Cocody et Belleville – Jeune Afrique

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Dans « Black Manoo », son troisième roman, Gauz raconte à travers les yeux d’un jeune ivoirien clandestin le nord-est parisien des années 1990-2000. C’est là que nous avons rencontré son auteur.


Fin de journée à Paris au restau-bar Les Trois marches, dans le quartier de Belleville. Derrière le comptoir, plusieurs exemplaires du dernier roman de Gauz. L’écrivain y est un habitué et connaît chaque personne qui entre et sort de ce troquet au « rhum-gingembre assassin », comme nous l’apprend la page 102 de Black Manoo.

Ce troisième roman de l’auteur-réalisateur-photographe, « artisan » comme il se décrit, se déroule en grande partie dans ces rues du nord-est parisien. Belleville, là où Gauz a résidé une dizaine d’années, où vivent toujours ses enfants, où le « presque cinquantenaire » revient régulièrement depuis Grand-Bassam.

« Belleville, c’est la nation en miniature. Il n’y a aucun vainqueur de l’espace, ici, il y a tout le monde, affirme-t-il. Le quartier évolue mais n’est pas gentrifié. Les bobos n’y arrivent pas. C’est la nation au sens de l’ensemble de la communauté avec des intérêts, des cultures différentes mais qui vit sur un territoire renégocié entre les habitants, qui y trouvent un équilibre. Vive le communautarisme ! C’est ça, une nation. Au Congo, il y a des milliers de communautés, des centaines en Côte D’Ivoire etc. C’est quoi une société avec la même culture, la même classe sociale, la même manière de vivre ? De l’eugénisme ou quelque chose comme ça ! »

Bouts de (sur)vies

Black Manoo, le personnage principal, débarque d’Abidjan avec ses « vrai-faux papiers » en quête d’un compatriote chanteur, Gun Morgan. Il retrouve Lass Kader, son ancien ami dealer, il loge un temps au squat du Danger qu’habitent galériens de partout, familles ou écorchés vifs, parfois artistes, marginalisés. Il croise boulevard de Belleville les « Tlenteulos » – les prostituées chinoises.

Il devient ami avec un vieil auvergnat qui lui raconte ce bout de Paris, terre d’accueil des différentes migrations prolétaires. Il crée, avec Karol, sa guinguette clandestine à l’arrière d’une épicerie « exotique ». S’aimer, s’entraider, travailler, se loger…les personnages créent des business comme ils peuvent, trouvent des échappatoires à un quotidien parfois pesant, se retrouvent ici et là pour partager bouts de (sur)vies. « Survivre, c’est vivre au-dessus de la vie », dit Black Manoo, lui qui déjoue toute tentative d’assignation « Dans le meilleur comme le pire, on m’a toujours pris pour ce que je ne suis pas ».

Toutes les adresses de ce roman existent ou ont existé. Les personnages aussi

C’est une géographie intimiste d’un Belleville populaire que nous fait arpenter l’auteur. Toutes les adresses existent ou ont existé ; des repères nocturnes plus ou moins informels, du café du Zorba à la boutique Ivoir Exotique en passant par les cuisines des foyers Sonacotra. Les personnages aussi. « Il y a même Ida la malienne », lance Gauz. « Tu l’as mis dans le livre ? » rétorque, surpris, le gérant des Trois marches. « Bien sûr, dans le bouquin, elle est judokate. Un jour, elle a jeté un gars dans les escaliers. Elle cassait les bouts de brochettes pour qu’elles ne servent pas aux bagarres. » Il continue : « La doctoresse militante qui soigne les prostituées, qui fume et parle d’Ambroise Croizat, elle existe aussi ».

Rythme haletant

Comme dans son précédent roman, Camarade papa, fresque coloniale entre l’Europe et la Côte d’Ivoire, Gauz soigne ce parti pris : « Je construis un récit autour de gens qui existent ». Et cette narration, il l’orchestre avec une contrainte de taille pour Black Manoo : « J’ai décidé que ce serait un roman qui se lit en deux fois maximum et qu’il pourrait être lu dans tous les sens. C’est en cela que je suis un artisan. »

Le résultat ? Une œuvre intense avec des chapitres aux deux tiers à « 3333 signes ». Le rythme haletant permet l’immersion. La fine et succincte description des situations et des personnages crée de la profondeur et laisse place au lecteur. La bonne dose d’humour et d’impertinence nourrit une analyse truculente et lucide des relations humaines.

« Par leur manière de jouer avec la langue, Céline et Kourouma m’ont fait comprendre à 17 ans que je pouvais écrire », confie-t-il, parlant aussi de Maryse Condé et de l’indépassable Romain Gary, « lui s’est Pelé, Maradona et Ronaldinio mélangé ». Il en est convaincu, « écrire, c’est fabriquer du style pour que tout le monde entende l’intelligence que l’on a en partage ».

Indéfectible optimiste, le regard tourné vers une jeunesse aux références partagées, Gauz travaille son geste à la manière, raconte-t-il, de ses voisins sculpteurs de Bassam, où il s’est installé à partir de 2011. D’ailleurs, c’est en Côte d’Ivoire qu’il a écrit tous ses livres. « Je suis né au Plateau, à Abidjan, j’ai commencé ma vie à Attécoubé, raconte-t-il. Après je suis parti à Agnibilékrou, ma première langue parlée c’est l’agni. Puis j’ai vécu à Yopougon, Bouaké, Daloa et Cocody. Pendant les vacances, j’allais voir mes grands-parents à Guiberoua et Issia. Je n’ai pas de village, le village c’est l’endroit où je suis. C’est ça la Côte d’ivoire », martèle celui qui est devenu un commentateur suivi sur les réseaux sociaux.

Derrière Bédié

S’il part du réel pour créer ses fictions, Gauz observe l’actualité avec les outils du récit romanesque, au pays écrit-il « des femmes et des hommes calHmes ». S’il signe ses contrats en alphabet bété, à la Bruly Bouabré, il paraphe ses post Facebook d’un « Gnianh zigbo ! » : « un cri d’encouragement pour une danseuse qui lève la foule », dit-il.  Longtemps, c’était par un « libérez Gbagbo ».

« L’histoire nous a donné raison » lâche-t-il, insistant sur l’acquittement de l’ancien président devant la Cour pénale internationale, avant de se lancer dans une analyse de l’histoire politique de la Côte d’Ivoire, de Houphouët-Boigny à nos jours. Au cœur, une préoccupation : comment maintenir un État de droit.

Les politiques actuels savent que si la compétition politique s’ouvre à l’intelligence, ils n’auront pas de place »

Comment regarde-t-il les élections à venir ? « Si Bédié est candidat ? Je vote Bédié. Bédié, c’est l’arrêt de Ouattara, le reste, ce n’est pas mon problème. Il a un sens de la République, de la nation. Bédié c’est le vieux PDCI, il y a des jeunes derrière. Ce n’est pas un parti de xénophobes. Il faut arrêter avec l’histoire des ivoirités. Ce sont des conneries, tout le monde le sait. C’est impossible d’avoir quelque chose de nationalo-nationaliste en Côte d’Ivoire. »

« Les politiques actuels s’accrochent au pouvoir, poursuit-il. Ils savent que si la compétition politique s’ouvre à l’intelligence et la compétence, ils n’auront pas de place. Ils sont corrompus et s’inventent un délire tribaliste. » Est-il lui-même encarté ? « Jamais. Je suis dans l’indépendance totale, donc dans l’intelligence toujours » assène-t-il.

Et alors qu’il parlait récemment du pouvoir politique d’un Arafat ou d’une Beyoncé, son prochain livre part du postulat que « la culture mondiale aujourd’hui est afro-américaine ». L’ouvrage prendra la forme d’une plongée dans l’histoire de l’esclavage et de ses répercussions, « sous forme d’un dialogue avec mon grand-père ». En attendant, l’écrivain annonce pour 2021 la parution de 6 heures : le récit d’une conversation privée avec le président français Emmanuel Macron dans un avion entre Paris et Abidjan. Et de sourire : « C’est bien digne d’une fiction ».

Black Manoo. Gauz. Le Nouvel Attila. 18 €





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JeuneAfrique

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