« A sa manière, Maradona épouse merveilleusement le péronisme »

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Tribune. Travaillant sur la religion des classes populaires de l’Argentine et du Brésil, l’anthropologue argentin Pablo Seman a qualifié leur culture de « cosmologique, holistique et relationnelle ». C’est-à-dire que les hommes n’y sont pas si nettement séparés des dieux qu’on le voudrait. Il y a Maradona et Eva Peron, comme il y a eu jadis ailleurs Jeanne d’Arc et Mère Teresa. De même que, entre réel et surnaturel, la politique, la religion et la culture ne se trouvent pas si nettement séparées les unes des autres. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui rend difficile à comprendre le football latino-américain en Europe.

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Outre-Atlantique, le ballon rond n’est pas un « sport », déraciné de la politique, de la culture et de la religion. Il n’y a pas un Argentin qui ne sache que le pape François est péroniste et « hincha », supporteur de San Lorenzo, le club du quartier d’Almagro à Buenos Aires. Ces informations sont d’une importance capitale en Argentine, où l’on ne supporte pas une équipe, on appartient à elle. Etre de Boca ou de River revêt d’importantes connotations sociales et politiques.

En outre, les individus n’ont pas complètement le choix du maillot pour lequel ils pleureront. On est souvent affilié à un club par son père ou son oncle et l’on ne peut en changer au cours de sa vie. La mobilité sociale est impossible dans le foot. Jusqu’à sa mort, Maradona a été « bostero » (« bouseux »), surnom donné aux supporteurs de Boca Juniors, et ce indépendamment des équipes dont il a porté le maillot. Boca est une identité, les autres des contrats.

Le football comme objet artistique

En Amérique latine, le football est une culture de deux manières. D’une part, parce que le jeu permet de symboliser la vie, notamment politique, et d’en offrir de multiples métaphores. Avoir le sens de la stratégie, par exemple, c’est « parar la pelota y levantar la cabeza » (« arrêter la balle et lever le regard »). D’autre part, parce que, dans le jeu, les arts trouvent de la poésie et de la sublimation. Ecrivains, photographes, cinéastes, peintres, musiciens et danseurs prennent le football comme objet artistique, et Maradona lui-même a été un artiste ou un magicien sublime.

Sur le terrain, au stade (les tribunes sont essentielles) et dans la ville, il y a production de sens. Le joueur et son public ne sont pas réduits au corps, ils parlent, font parler, produisent une émotion qui prend part au monde comme toutes les autres formes de la culture. Parmi les motifs exposés dans son décret du mercredi 25 novembre instituant trois jours de deuil national, le président argentin, Alberto Fernandez, mentionne nombre des conquêtes sportives de Maradona, mais il dit aussi solennellement que « ses pleurs lors de la défaite en finale de la Coupe du monde 1990 en Italie sont gravés dans le regard de tout un pays ».

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