MOUVEMENT DES STATUES (I) : Gandhi déboulonné

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KHAL TORABULLY

Il n’est pas inutile de rappeler que le mouvement des statues, décapitant Colomb à Boston ou jetant le négrier Colston à Bristol, a été précédé par un déboulonnage de la statue de Gandhi au Ghana en 2018 et de la destruction de celle de Schoelcher (il a fait voter l’abolition de l’esclavage) aux Antilles. Pour Gandhi, on revient à la charge dans la ville anglaise de Leicester en ce moment même… Leçons à tirer…

Le mouvement des statues anti-gandhien se basait sur des mots lourds de sens de Gandhi envers les noirs ou « kafirs » en Afrique du Sud, les accusant d’être sales et inférieurs aux Indiens. Mots inexcusables. Cependant, sans diminuer leur gravité, il s’agit de revenir à la complexité et la contextualisation de l’Histoire avant de sauter à la simplification de la mémoire et au déboulonnage physique, pour corriger des versions univoques du récit national. 

Le Gandhi qui débarque en Afrique du Sud, dans une périphérie raciste de l’empire britannique, jeune avocat dandy qui se croyait « citoyen » de l’empire, découvre qu’il est relégué à la « case » des noirs que le régime blanc, initiant la ségrégation avant l’apartheid, assimile à l’animalité. Les Indiens sont des « migrants », marchands ou coolies, dans cette terre de grandes tensions, déjà entre les blancs, les Britanniques s’opposant aux Boers, entre ceux-ci et les noirs, ce qui mènera à la guerre. 

N’ayant pas une grande marge de manœuvre et sachant que si les Indiens sont assimilés aux noirs, ils n’auront aucune chance de contester les « lois asiatiques ou noires » qui visent à les mettre au pas, Gandhi sépare sa lutte pour ses compatriotes du sort des noirs. Il a dit, et personne ne l’excusera pour cela, que les noirs sont sales et paresseux etc colportant les stéréotypes raciaux de l’empire, où l’indien est coincé entre le noir et le blanc. Et aussi dans les préjugés de l’époque et ceux de sa propre culture.

Mais dire que Gandhi était irréductiblement raciste comme Hitler, cela n’est pas sérieux. Je donnerai trois preuves de cela, à la lumière de la complexité à adresser dans cette relecture de l’Histoire. 

Premièrement, on sait qu’en tant que membre de l’élite indienne de caste des « banias », il avait d’abord un regard condescendant sur les coolies ou engagés indiens, sur les intouchables aussi. On sait qu’il évoluera sur ces points. Donc, à une époque, Gandhi combinait des préjugés de caste (envers les siens), de classe (envers les noirs) et d’aliéné colonial dans la première partie de sa vie, croyant que l’empire, suivant le récit colonial « universel » et civilisateur, garantissait des droits à ses « sujets » de l’Inde. Sauf qu’en Afrique du Sud, ce sujet devient « kafir » ou coolie à l’aune du racisme institutionnel. Gandhi s’est donc d’abord battu pour les Indiens les plus aisés, puis, il s’est joint aux engagés pour élaborer sa lutte non-violente. Dans ce cadre, il était un « raciste » de contexte ou un stratège légaliste dans le cadre politique du moment, se pliant aux catégorisations raciales de l’empire. Puis, l’homme a appris et a évolué.

Deuxième point : pour prouver que Gandhi a évolué, qu’il a regretté les propos racistes de ses premières années en Afrique du Sud, relisons une allocution qu’il a faite en 1908. J’en cite des extraits (ma traduction), qui ne manqueront pas d’interpeller les Indiens actuels proches de l’idéologie du BJP, qui tient en sainte horreur les ‘basses’ castes, les dalits, les minorités, promouvant les préjugés des castes supérieures, s’attirant les condamnations de l’ONU. 

Gandhi a 39 ans quand il prend position contre la ségrégation raciale dans son discours visionnaire. À ce moment Gandhi, dont le credo est d’apprendre pour évoluer, connaît mieux les Africains qui étaient hors de son champ de vision en Inde et à son arrivée en terre africaine il y a une quinzaine d’années. Ses idées sur la « race » ont évolué. Dans ce discours à la YMCA de Johannesburg, il y a 112 ans, il participait à un débat intitulé “Are Asiatics and the Coloured races a menace to the Empire?”. Gandhi définit ce que signifient « les races colorées ». Il élargit la perception qu’elles n’incluraient que les métis des Anglais mélangés à d’autres peuples, déclarant que cette catégorisation inclut les Indiens, les Noirs et les Chinois, qui ne sauraient menacer l’empire (Gandhi ne défie pas encore les colonisateurs, preuve que cet homme n’est pas statique, qu’il évoluera). Il n’utilise plus les termes péjoratifs vis-à-vis des Noirs. Il martèle : « Il me semble que les Africains et les Asiatiques ont fait progresser l’Empire dans son ensemble; on ne peut guère penser à l’Afrique du Sud sans les races africaines. Et qui peut penser à l’Empire britannique sans l’Inde ? L’Afrique du Sud serait probablement un désert sidéral sans les Africains. Je ne pense pas que l’homme blanc serait venu en Afrique du Sud s’il n’y avait pas eu de races autochtones. »

C’est clair : les Indiens ET les Noirs sont des citoyens valables, à l’instar de tous. Citant « le fardeau de l’homme blanc » (un concept récurrent qui cristallise beaucoup d’incompréhensions et de crispation actuellement) de Kipling (un métis anglo-indien fervent supporter de l’empire), Gandhi affirme que même l’auteur du Livre de la Jungle a évolué et qu’il ne considérait plus ces races de couleur comme une menace pour l’empire. Gandhi ajoute que « le fardeau de l’homme blanc », à savoir qu’il a à civiliser ou gérer le sort des races de couleur, lui semble dépassé comme notion. Le blanc n’a pas à être le « dépositaire » de l’avenir des « races colorées ». Gandhi dénonce des projets des autorités sud-africaines de créer une politique de la ségrégation, disant qu’il ne voyait aucune justification à la ségrégation par la couleur de la peau. Il dénonce aussi deux maximes en vigueur : le droit du plus fort et la loi de la jungle. Il leur oppose la puissance du cœur humain, ou citant Ruskin, les « affections sociales ». 

À ce point, le jeune avocat compare les civilisations occidentale et orientale : « La civilisation occidentale est centrifuge, la civilisation orientale est centripète. La civilisation occidentale est donc naturellement perturbatrice, tandis que la civilisation orientale relie. Je crois aussi que la civilisation occidentale est sans but, la civilisation orientale a toujours eu un but devant elle. Je ne mélange pas ou ne confonds pas la civilisation occidentale avec le progrès chrétien ».

Gandhi signale que le système télégraphique, le téléphone et le train ne connotent pas le progrès chrétien mais celui de la civilisation occidentale, marquée par une activité débordante. Il remarque que les orientaux, dans leur état contemplatif peuvent sombrer dans la léthargie ou la paresse et qu’il est nécessaire d’entrer en contact avec l’occident pour transférer leur énergie vers un nouveau dynamisme. Et il ajoute : « Aussitôt ce fait accompli, je ne doute pas non plus que la civilisation orientale deviendra prédominante, car elle a un objectif. »

Ce Gandhi de 1908 est encore en avance sur l’Inde régressive actuelle, marquée par le castéisme, le colorisme, la violence systémique et les ségrégations. Ce propos est très loin du Gandhi de 1894, qui assimilait les noirs à des “kafirs brutaux”, disant que les Noirs étaient des paresseux et que les Indiens leur étaient de loin supérieurs… 

Or, déjà en septembre 1905, Gandhi avait écrit sur John Dube, un leader zoulou qui allait devenir le premier leader de l’ANC, disant que c’était un Africain admirable, à connaître. Notons aussi que l’hebdomadaire de Dube, Ilanga lase Natal, a été initialement publié dans la presse de l’Opinion indienne (journal fondé par Gandhi, mon commentaire) et les gens de l’école de Dube visitaient souvent l’ashram du militant des droits des Indiens.

La même année, Gandhi écrivit sur Tengo Jabavu, qui avait fondé une institution éducative pour les Noirs, disant que les Indiens de l’Afrique du Sud devraient s’inspirer de lui. Il a appris. Il a évolué. 

Lire Gandhi comme raciste ad vitam aeternam, c’est condamner un humain à rester dans ses erreurs. Rappelons, et c’est mon troisième point, que dans sa grande sagesse, Mandela avait dit que la non-violence de Gandhi l’avait inspiré pour son combat contre l’apartheid, faisant une différence entre le Gandhi immature, ignorant d’avant, utilisant le langage et les valeurs de l’oppression, imposé par l’empire et le credo des blancs racistes, son héritage indien, et le Gandhi d’après, celui qui, dépassant ses erreurs, devint le Mahatma, la grande âme… 

Je pense qu’au lieu de déboulonner sa statue à Leicester ou ailleurs, il conviendrait de corriger la mémoire univoque gandhienne, de la voir de façon contrastée, car il était un homme pris dans des préjugés coloniaux et culturels de son époque, avant de les fustiger. Cet homme a donc changé. 

Au bas de sa statue que l’on voudrait déboulonner à Leicester, on devrait donc apposer une plaque, disant qu’à une période de sa vie, par ignorance, sur des Noirs, il a dit des choses condamnables et qu’il a appris et s’est dépassé… 

Voilà ce que Mandela dit de lui en 2007 : « Dans un monde propulsé par la violence et les conflits, le message de paix et de non-violence de Gandhi détient la clé de la survie humaine au 21e siècle. Il croyait à juste titre à l’efficacité de la confrontation de la force de l’âme du satyagraha avec la force brute de l’oppresseur et, en fait, de la conversion de l’oppresseur au point droit et moral. »

Cependant, même en 1894, avant son changement profond, Gandhi était conscient des discriminations. Il écrivit dans le Times of Natal le 25 octobre 1894 : « Les Indiens ne regrettent pas que des indigènes (les Noirs, ma précision) capables puissent exercer la franchise. Ils regretteraient s’il en était autrement. Cependant, ils affirment qu’eux aussi, s’ils sont capables, devraient avoir le droit. Vous, dans votre sagesse, ne permettriez en aucun cas aux Indiens ou aux indigènes ce précieux privilège, car ils ont la peau foncée. » (https://thewire.in/history/gandhi-and-africans)

Mandela a bien décrypté la complexité de Gandhi, qui n’est pas resté statique dans son ignorance et ses préjugés. Il a écrit, quand Gandhi a fondé un corps de brancardiers pour les blessés lors de la deuxième guerre des Boers, soignant les Noirs délaissés par les blancs, que celui-ci a pris conscience de ses erreurs et il s’est amendé : « Son réveil s’est produit sur le terrain vallonné de la soi-disant rébellion de Bambatha… La brutalité britannique contre les Zoulous a réveillé son âme contre la violence comme rien ne l’avait fait auparavant. Il a décidé sur ce champ de bataille de se dépouiller de tout attachement matériel et de se consacrer totalement à l’élimination de la violence et au service de l’humanité. »

Gandhi n’a jamais changé de cap depuis ce changement radical. 

Il a déclaré dans un discours à Oxford le 24 octobre 1931 : «… Comme il y a eu un réveil en Inde, il y aura quand même un réveil en Afrique du Sud avec ses ressources beaucoup plus riches – naturelles, minérales et humaines. Les puissants Anglais ont l’air d’être des pygmées devant les puissantes races africaines. Ce sont de nobles sauvages après tout, direz-vous. Ils sont certes nobles, mais pas sauvages et dans quelques années, les nations occidentales pourraient ne plus trouver en Afrique un dépotoir pour leurs marchandises. »

Dans une interview à une délégation indienne sud-africaine en avril 1946, il a aussi déclaré : « Leur slogan aujourd’hui n’est plus simplement l’Asie pour les Asiatiques “ou” l’Afrique pour les Africains, mais l’unité de toutes les races exploitées de la terre. Sur l’Inde repose le fardeau de montrer la voie à toutes les races exploitées. » 

Aussi, ces trois points sont essentiels pour comprendre que déboulonner les statues avec des raisonnements à l’emporte-pièce fait montre d’une méconnaissance de l’Histoire. Il s’agit de raisonner de façon contextuelle et évolutive. Mandela, le sage sud-africain, l’a parfaitement compris. En octobre 2003, justement, lors du dévoilement de la statue de Gandhi à Johannesburg, Mandela a déclaré : « La technique politique de Gandhi et les éléments de la philosophie non violente développée pendant son séjour à Johannesburg sont devenus l’héritage durable de la lutte continue contre la discrimination raciale en Afrique du Sud. »

Mandela fait donc la part des choses entre le Gandhi ignorant, raciste, empêtré dans des pensées hautaines de l’empire et celui qui a été transformé par l’expérience des discriminations et des ségrégations. L’homme Gandhi n’était pas un saint irréprochable, mais il a progressé dans le sens d’un humanisme qui a désarmé un empire qui racialisait sa domination. 

Connaissant le Gandhi de 1894 et celui d’après, Mandela écrivit dans un article de 1995 : « Gandhi doit être pardonné pour ces préjugés et jugé dans le contexte du temps et des circonstances. Nous regardons ici le jeune Gandhi, qui n’est pas encore devenu le Mahatma, quand il était sans aucun préjugé humain, sauf en faveur de la vérité et de la justice. »

Que dire de plus, sinon que dans son discours précité de 1908 à Johannesburg, rappelant l’exploitation des Indiens dans la Coolie Trade au Natal et à l’île Maurice vers la fin de son allocution, Gandhi dit qu’il parle en tant qu’un sujet loyal de l’Empire et non comme membre d’une race assujettie. 

Aussi, il demande à « la race anglaise » d’œuvrer à l’égalité entre les races et à un gouvernement des autochtones. Et il termine par ces paroles qui mettent à bas toute accusation que Gandhi aurait été un raciste jusqu’au bout, certains l’assimilant à Hitler, même en Inde, où sa statue a été symboliquement déboulonnée par la vision exclusive et populiste de Modi, qui œuvre à détruire les diversités de son pays, cherchant à rayer Gandhi du récit national. Le Mahatma a dit ceci de façon visionnaire et totalement antiraciste : « Si nous regardons vers l’avenir, n’est-ce pas un héritage que nous devons laisser à la postérité, que toutes les races se confondent (se métissent, ma précision) et produisent une civilisation que le monde n’a peut-être pas encore vue? Il y a des difficultés et des malentendus, mais je crois, selon les paroles de l’hymne sacré : « Nous nous connaîtrons mieux lorsque les brumes se seront éloignées. »

Gandhi a évolué et le figer en statue du racisme à déboulonner demande une réévaluation. Il y a eu un Gandhi condamnable, méprisable, mais il y a aussi eu un Gandhi solidaire de la lutte des Noirs.

Pour ces « héros » qui n’ont pas changé, le mouvement des statues a son mot à dire. Mais, il ne peut se faire l’économie de la complexité historique et de questionner tout figement des faits par la mémoire instrumentalisée au nom d’une hiérarchisation douteuse. Ce mouvement iconoclaste est important mais il ne peut pas se contenter d’effacer l’Histoire instrumentalisée par le récit national de façon monolingue, sans s’investir dans une contre-argumentation construite, pour justement déconstruire des impostures historiques et mémorielles, et désigner ces fantômes qui ressurgissent dans les récits nationaux où pointent des non-dits ou des sentences, comme des genoux du policier Chauvin asphyxiant des gens poussés à la marge des sociétés actuelles.

Aussi, il est important, au lieu de déboulonner à tort et à travers ou à ne « pas effacer » des noms de l’Histoire, comme ceux des rues, comme l’a dit Macron récemment, revenir à une pédagogie pour une Histoire plus contrastée, contextualisée qui ne consiste pas à imposer une vision étriquée de la mémoire et du nécessaire travail de pédagogie à initier à son égard, pour une société plus inclusive dans ses assises passées et présentes. Il s’agit d’utiliser les statues des temps iniques comme supports pour une meilleure connaissance de l’Histoire et la dignité des humanités, surtout que celle-ci se répète. Les effacer, c’est aussi rendre invisibles les messages qu’elles portent et qu’il s’agit de mettre en lumière dans les livres scolaires ou sur des plaques expliquant des idées et valeurs condamnables.





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Le Mauricien

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