« On entre dans l’acte 2 du Hirak » – JeuneAfrique.com

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Censée tourner la page Bouteflika pour ouvrir celle d’une « Algérie nouvelle », plusieurs analystes estiment que la présidentielle contestée de jeudi met à nu les « vieilles ficelles » d’un « système » déterminé à rester au pouvoir et qui ignore la mutation de la société algérienne.


Pour l’historienne Karima Dirèche, spécialiste du Maghreb contemporain, « on a l’impression de deux Algérie qui vivent parallèlement : une classe dirigeante qui organise des élections et s’autocongratule et une population qui bat le pavé » depuis février dans le cadre du “Hirak”, mouvement populaire massif de contestation du régime.

Moins de quatre Algériens sur dix se sont rendus aux urnes jeudi, selon les chiffres officiels, pour choisir un successeur à Abdelaziz Bouteflika, contraint par le « Hirak » à la démission en avril, après 20 ans à la tête de l’État.

Rejet du « système »

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune au soir de son élection, le 13 décembre 2019.

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune au soir de son élection, le 13 décembre 2019. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Un scrutin catégoriquement rejeté par la contestation, car vu comme une manoeuvre du « système » au pouvoir pour assurer sa survie. De nombreux bureaux sont restés vides, des marches anti-élections ont eu lieu dans plusieurs villes et le vote n’a pu se tenir dans la région berbérophone de Kabylie (nord).

Vendredi, une foule immense a envahi les rues d’Alger pour conspuer le président tout juste élu, le septuagénaire Abdelmadjid Tebboune, archétype de l’apparatchik, pourtant censé incarner le renouveau.

Pour Karima Dirèche, directrice de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS, Paris), le régime fait preuve d’un « autisme effarant ».

Les conditions de l’élection et l’abstention record « importent peu au régime, qui a pris le parti d’une mascarade électorale pour prolonger » son existence, estime Anthony Skinner, directeur Moyen-Orient et Afrique du Nord de Verisk Maplecroft, société d’analyse de risques.

« Le régime considère la participation suffisante pour conférer une légitimité au prochain président » et le général Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée et visage du haut commandement militaire aux commandes depuis le départ d’Abdelaziz Bouteflika, « va probablement considérer l’élection comme un succès », poursuit Anthony Skinner.

Face à une contestation qui ne s’essouffle pas, « les vieilles ficelles ont été réactivées » et le régime « revient à des scénarios classiques : on bourre les urnes, on trafique les chiffres. Ils ne font même pas l’effort » de se cacher, détaille Karima Dirèche pour qui la participation réelle est au moins deux fois inférieure aux chiffres officiels (39,83%).

Des étudiantes manifestant contre la tenue de l'élection présidentielle, mardi 10 décembre 2019 à Alger (image d'illustration).

Des étudiantes manifestant contre la tenue de l’élection présidentielle, mardi 10 décembre 2019 à Alger (image d’illustration). © Toufik Doudou/AP/SIPA

Gaïd Salah a raté son pari d’étouffer la contestation populaire en imposant cette présidentielle

Mais pas sûr que la recette fonctionne. Le général « Gaïd Salah a raté son pari d’étouffer la contestation populaire en imposant cette présidentielle », observe Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po Paris, « le Hirak a en revanche réussi à faire que la participation soit le seul véritable enjeu de ce scrutin, et non l’identité du futur président ».

« En maintenant sa ligne non-violente (…), le “Hirak” continue d’éroder la mainmise des décideurs militaires sur le pays. Il n’y aura pas de retour en arrière ou de restauration d’un statu quo même en trompe l’oeil », assure Jean-Pierre Filiu, auteur du récent essai « Algérie la nouvelle indépendance ».

Après l’acharnement du régime à permettre à un Bouteflika paralysé et rendu aphasique par la maladie de briguer un 5e mandat, cette élection est une « nouvelle humiliation pour le peuple algérien », selon Karima Dirèche.

Acte 2 de la contestation

Un étudiant brandissant une pancarte "Non au vote", mardi 10 décembre 2019 à Alger.

Un étudiant brandissant une pancarte “Non au vote”, mardi 10 décembre 2019 à Alger. © Toufik Doudou/AP/SIPA

« On entre dans l’acte 2 du Hirak » qui va sans doute devoir revoir son mode opératoire, poursuit-elle. « Jusqu’à présent on était dans une sorte de chorégraphie très organisée, avec des défilés les vendredis sans danger pour l’économie ou la sécurité du pays. »

Appels à la grève générale, au débrayage ou à la désobéissance civile n’ont jusqu’ici pas été suivis, ce qui a sans doute permis au “Hirak” de tenir près de dix mois sans faiblir, mais ces modes d’action pourraient désormais être envisagés.

Le « Hirak » va peut-être devoir aussi revenir sur sa volonté de ne pas faire « émerger de leadership » car en face les dirigeants continuent « de tenir la boutique (…) sans aucun contre-pouvoir », note l’historienne.

Pour elle, le mouvement de contestation a permis « l’appropriation de l’espace public, la découverte de l’action politique, l’émergence d’une culture citoyenne ».

« Ce n’est plus du tout la même société algérienne, plus le même pays, mais c’est toujours le même système » politique, souligne l’historienne. En bas, « tout bouge, mais rien ne change » au sommet, explique-t-elle.

En Algérie, « le logiciel politique est complètement obsolète. (…) Alors que les régimes autoritaires de temps en temps lâchent du lest pour ne pas que la machine se grippe, en Algérie, la machine est déjà complètement grippée », déplore-t-elle.

« Ce système est à bout de souffle. On assiste à l’agonie d’un système, ça prendra le temps qu’il faudra mais les Algériens, vous ne le ferez pas retourner à la maison », assure-t-elle.





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JeuneAfrique

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