Au Timor oriental, vie et mort dans la montagne aux esprits

0
9
Booking.com


José Ramos-Horta (à droite) assiste à un rassemblement de villageois fuyant les incursions de l’armée indonésienne en 1975. Il deviendra président entre le 2007 et 2012.
José Ramos-Horta (à droite) assiste à un rassemblement de villageois fuyant les incursions de l’armée indonésienne en 1975. Il deviendra président entre le 2007 et 2012. ALAMY STOCK PHOTO

Le chemin s’élève à flanc de montagne jusqu’au pied d’un pain de sucre en surplomb de la vallée. Depuis une heure et demie, au fur et à mesure de notre progression vers le sommet, Mateus Ximenes, la soixantaine, pointe du doigt les traces désormais invisibles d’une lointaine tragédie. Quarante-trois ans après, il n’a oublié aucun détail de l’interminable épreuve : « Ici, sous cet arbre, deux personnes tuées sous les bombes indonésiennes. » Plus haut, il désigne une prairie en pente douce : « Là, toute une famille d’un village du [district] de Los Palos décimée d’un seul coup sous un bombardement. » Arrivé à un faux plat dominant la petite ville de Baguia et son vieux fort portugais, il fait un geste plus large : « Des dizaines de personnes ont survécu sur ce terrain pendant deux ans, mangeant des herbes, des racines, n’importe quoi. »

Mateus Ximenes n’était encore qu’un adolescent quand, le 7 décembre 1975, le Timor oriental, alors une colonie portugaise située au tout extrême orient de l’Asie, fut envahi par l’armée du tyran indonésien, le général-président Suharto. Son aviation et son artillerie se mirent à bombarder sans répit les places fortes de la résistance, ces endroits difficiles d’accès d’où les guérilleros tentaient de harceler les troupes d’occupation.

Des années de terreur

Mateus fit partie de ces dizaines de milliers de Timorais qui trouvèrent refuge sur les contreforts du Matebian. Ce massif n’est pas seulement l’un des plus hauts (2 316 mètres) du Timor-oriental : c’est aussi une « montagne magique » au statut particulier : en tetun, l’une des langues principales du pays, son nom signifie « la montagne aux esprits ». Les Timorais pensent depuis des temps immémoriaux que les âmes mortes s’y rassemblent. L’histoire a tragiquement donné du poids à cette antique croyance…

Les militaires indonésiens ne faisaient aucune différence entre civils et combattants. Leurs attaques étaient si fréquentes, et si violentes, que les morts se comptèrent bientôt par centaines, voire plus, sur la fameuse montagne. Encore aujourd’hui, les chiffres restent imprécis quant au nombre de victimes.

Ces hommes, ces femmes, ces enfants ne furent pas seulement tués par les bombes : beaucoup succombèrent à la faim et à la maladie, tout comme des dizaines de milliers d’autres à travers le Timor oriental, un territoire vaste comme deux fois la Corse, hérissé d’une épine dorsale montagneuse qui sursaute, d’est en ouest, en des élancées parfois spectaculaires. Au total, au moins 100 000 personnes – certaines sources parlent de 200 000 – furent les victimes de l’invasion puis des années de terreur qui suivirent. Exécutées, mortes de faim, de maladies.



Source link

Have something to say? Leave a comment:

Booking.com