[Société] Violence conjugale (3/4) – Le rôle des associations : « La priorité, c’est de mettre à l’abri les victimes et les enfants »

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C’est avec un grand sourire et beaucoup de douceur que Rolande Cazal vous accueille dans les locaux de l’association Afect, dont elle est la présidente. Féministe affichée, cette femme dynamique a d’abord travaillé à Saint-Denis avant de s’installer à Saint-Benoît, répondant à une forte demande dans l’Est. Elle-même issue d’un foyer confronté à la violence, elle puise dans son passé pour épauler les victimes qui font appel à elle. Même s’il s’agit majoritairement de femmes, il arrive que l’association accueille des hommes. « Ils sont moins nombreux, mais on les reçoit de la même manière », précise la présidente. Chez ces derniers, la violence peut être physique, mais surtout psychologique : « On peut détruire avec la parole », assure-t-elle. 

Entre 250 à 300 personnes sont régulièrement suivies par Afect. Parmi elles, figure cette jeune mère qui a perdu trois de ses enfants, tués par son ex-compagnon au Port en mars dernier. L’association reçoit aussi des centaines d’appels venant de toute l’île, voire de métropole. « On fait beaucoup d’écoute par téléphone, on les conseille, les redirige vers des associations de leur secteur », explique la présidente.

Parfois ce sont des proches qui lancent l’alerte. « On reçoit un coup de fil d’une mère, d’un frère, d’un collègue…d’un papa quelque fois », détaille Rolande Cazal. Mais si ce n’est pas la personne concernée qui contacte l’organisme, les marges de manoeuvre sont limitées. « On ne peut pas intervenir, sauf en cas de grand danger » précise-t-elle. « Le pire signalement que j’ai eu, c’est celui d’un enfant de 13 ans qui appelait pour sa maman », se remémore-t-elle. Dans ce type de cas, elle appelle aussitôt les gendarmes pour qu’ils puissent se rendre sur les lieux. 

« La violence touche toutes les couches sociales »

Au quotidien, Afect réalise de nombreuses missions. Lorsqu’une victime se présente, après une agression, l’association l’accompagne à l’hôpital si besoin, chez les forces de l’ordre pour déposer plainte mais aussi auprès des services sociaux. « La priorité, c’est de mettre à l’abri les victimes et les enfants », explique-t-elle. Afect communique régulièrement avec les bailleurs sociaux pour loger celles ou ceux qui ont dû quitter leur domicile, mais aussi avec l’ARAJUFA (association réunionnaise pour l’aide juridique aux familles et aux victimes). Puis viennent les questions d’ordre matériel : « Si elles ont besoin de meubles, on lance un appel à notre réseau, on les emmène faire des courses quand le frigo est vide, …  », liste par exemple Rolande Cazal. 

Une fois l’urgence passée, l’accompagnement se poursuit. L’association aide régulièrement les victimes à passer leur permis ou à décrocher un emploi. Parallèlement à ces préoccupations du quotidien, la structure propose des séances de sophrologie, des groupes de parole, mais aussi des activités manuelles comme la peinture, ou encore des sorties en famille le week-end. Ces ateliers sont destinés à favoriser le dialogue entre les différents membres, mais aussi à construire un lien de confiance. Et bien sûr, les victimes sont suivies par un psychologue aussi longtemps que nécessaire. Car le chemin vers la reconstruction est long, certaines blessures sont profondes.  Même lorsqu’on a l’impression qu’elles sont sorties d’affaire, certaines victimes continuent de se rendre régulièrement à l’association pour travailler plus précisément sur l’estime de soi et la confiance. « On part du principe qu’une personne va mieux quand elle recommence à prendre soin d’elle, qu’elle fait des projets et qu’elle ne vient plus chez nous », résume la présidente. 

Mais il arrive aussi que d’autres retournent auprès de leur bourreau. « Malheureusement…». Selon Rolande Cazal, plusieurs facteurs expliquent cette décision. Notamment la pression exercée par les proches, la peur de briser l’unité familiale et aussi la crainte de vivre seul. En outre, de nombreuses victimes ont grandi dans un foyer violent et portent encore des stigmates à l’âge adulte. A cela s’ajoutent parfois d’autres fléaux comme l’alcoolisme, les problèmes d’addiction ou encore la dépendance économique.

Même si ces paramètres aggravants sont fréquemment observés chez les victimes de violences conjugales, « il ne faut pas tomber dans le cliché », prévient la présidente. « Ce ne sont pas que des femmes défavorisées. La violence touche toutes les couches sociales » insiste-t-elle. Au fil des années, elle a pris en charge des « femmes de », dont les époux occupaient des postes importants dans tous les corps de métier. 

Beaucoup de victimes, peu de moyens 

Les missions sont donc vastes, et Rolande Cazal pointe du doigt le manque de moyens alloués au monde associatif. Actuellement, la présidente se bat pour obtenir un local plus grand, ce qui permettrait de préserver l’intimité des victimes. Pour le moment, elle rencontre les victimes dans le lieu où se déroulent aussi les activités, ou à l’extérieur. « Un jour une dame s’est présentée, elle avait des bleus parce qu’elle venait d’être battue par son mari. Je n’avais pas le choix, j’ai mis tout le monde dehors », se souvient-elle. Et ce n’est qu’un exemple parmi les nombreuses doléances du monde associatif.

Autre point sur lequel la présidente souhaite insister : la pérennisation des interventions dans les écoles. « Le harcèlement et la violence ne s’arrêtent pas au bout de deux séances », déplore-t-elle. Rolande Cazal, ainsi que de nombreuses associations, souhaitent intervenir plus souvent dans les classes, à partir du CP, afin de briser le cercle de la violence et enseigner aux plus jeunes les notions de respect et d’égalité des sexes. Un projet ambitieux qui ne peut être mis en place que si on leur donne les moyens humains et financiers. 

Malgré les problèmes de financement et l’ampleur du travail, Rolande Cazal et son équipe ne lâchent rien. Ils ont pour source de motivation les issues heureuses : « Il y en a qui s’en sortent !,  assure-t-elle, c’est notre récompense ». 

 

Aurore Turpin



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