L’histoire tragique de Jagendra Singh, le « reporter Facebook » de l’Uttar Pradesh

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Le journaliste indien s’était engagé dans une bataille sans merci contre un responsable politique corrompu et dénonçait la puissante « mafia du sable ». Il est mort brûlé, en 2015. Troisième épisode de notre série « Green Blood ».

Par Publié aujourd’hui à 18h01, mis à jour à 18h03

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Une photo de Jagendra Singh, dans la maison de sa famille, à Khutar, dans l’Uttar Pradesh.
Une photo de Jagendra Singh, dans la maison de sa famille, à Khutar, dans l’Uttar Pradesh. FORBIDDEN STORIES

A 200 kilomètres de Lucknow, la capitale de l’Uttar Pradesh, dans le nord-est de l’Inde, la ville de Shahjahanpur inflige à tout visiteur le prodigieux chaos de la rue indienne. Il faut zigzaguer entre motocyclistes nerveux, vaches errantes et camions brinquebalants avant de trouver une petite place de quartier étonnamment paisible, bordée d’un rectangle de petites maisons de brique. Celle que louait le journaliste Jagendra Singh, 46 ans, est un simple rez-de-chaussée, ouvrant sur une petite cour. C’est là qu’il travaillait, quand il n’était pas auprès de sa femme et ses enfants, dans un village des alentours. C’est là aussi qu’une descente de la police, le 1er juin 2015, a tourné à la catastrophe : Jagendra Singh a été emmené à l’hôpital, avec des brûlures sur 60 % sur le corps.

Sa famille a recueilli son témoignage en vidéo et l’a diffusé. Enduit de pommade, les chairs à vif, les doigts fondus, le journaliste désigne ses agresseurs : des policiers locaux menés par un inspecteur, accompagnés d’hommes en civil, liés au puissant ministre du gouvernement provincial, Rammurti Verma, dont il dénonce la corruption depuis des semaines. « Ils ont escaladé le mur et sont entrés. Ils m’ont battu et m’ont aspergé d’essence », halète-t-il. La famille a également filmé une femme que le journaliste avait interviewée dans le cadre d’une affaire de viol impliquant cet homme. Cette femme confirme que les agresseurs ont tenté de les immoler.

Les policiers, eux, ont une autre une version : Jagandra aurait refusé de leur ouvrir à leur arrivée. Après avoir aperçu de la fumée, ils auraient sauté le mur et découvert l’incendie. Jagendra est mort sept jours plus tard d’une septicémie à l’hôpital de Lucknow, la capitale.

Le « triangle de fer »

L’histoire de Jagendra Singh, le journaliste brûlé vif, a provoqué un électrochoc en Inde : la presse du pays en a fait le symbole des reporters victimes de la collusion de la police avec les hommes d’affaires et les politiques corrompus. « C’est un triangle de fer. Un journaliste peut dénoncer le premier ministre. Mais s’il écrit sur des affaires très locales, il est vite neutralisé, très peu osent », explique, à Lucknow, Suman Gupta, membre d’un comité d’enquête de journalistes formé après sa mort du reporter.

Jagendra Singh s’est d’ailleurs vu décerner, à titre posthume, un prix de l’association de la presse de Bombay. Mais les enfants du journaliste ont ensuite retiré leur demande d’enquête auprès du Bureau central d’enquête (CBI), l’équivalent indien du FBI, en assurant être convaincus que leur père s’était suicidé. L’affaire a été classée, au grand dam des journalistes et militants des droits de l’homme. L’équipe de Forbidden Stories a repris l’enquête sur la mort de Jagendra Singh, qui accusait notamment Rammurti Verma d’appartenir à la mafia du sable, une nébuleuse qui alimente le secteur des bâtiments et travaux publics et corrompt les administrations. Elle a assassiné trois autres journalistes depuis 2015 et attaqué une foule de policiers, de journalistes ou de lanceurs d’alerte.



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