En Inde, la guerre du sable rouge dans le Tamil Nadu

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« Green Blood » (3/3). Dans l’Etat du sud du pays, l’exploitation intensive de la côte, dont le sol est riche en minéraux, a bouleversé les communautés et dévasté l’environnement.

A l’approche de la mer, les palmeraies disparaissent pour laisser place à des marais salants, puis à des dunes limoneuses enlacées par de chétifs arbustes. Les villages côtiers se succèdent, flaques de maisons d’un ou deux étages, parfois cossues, peintes en rose, en vert, ou modestes masures de brique s’étalant autour d’une église blanche. Cela fait des siècles que les pêcheurs, dans ces villages tamouls où ils sont majoritaires, forment une communauté à part. Un « croissant chrétien » évangélisé par les jésuites espagnols et portugais le long des 200 km des côtes méridionales de l’Etat du Tamil Nadu, au sud de l’Inde, face au Sri Lanka.

Les pêcheurs se battent régulièrement contre les tsunamis (celui de 2004 y a fait 1 500 morts), les cyclones, les projets de terminaux portuaires, de centrales thermiques ou nucléaires, ou contre la pollution de la plus grosse fonderie de cuivre d’Inde. Mais ils luttent surtout contre ceux qui ont fait de ce morceau de littoral une exploitation tellement intensive, systématique et violente, qu’elle a dressé les villageois les uns contre les autres, faussé les marchés mondiaux, dévasté l’environnement et déclenché un séisme judiciaire : là s le sable rouge issu de millénaires d’érosion, particulièrement riche en minéraux lourds et recherchés par les industriels du monde entier.

L’enquête « Green Blood » menée par 30 médias avec « Forbidden Stories »

Forbidden Stories – « histoires interdites » – est un réseau de journalistes d’investigation, créé en 2017 pour poursuivre le travail de reporters ­menacés, ­emprisonnés ou assassinés. Le Monde et 29 autres médias, dont le Guardian, au Royaume-Uni, L’Expresso au Portugal ou la ­Süddeutsche Zeitung en Allemagne ont uni leurs efforts dans ­l’opération « Green Blood »  (« sang vert ») sur les pratiques particulièrement opaques du secteur minier dans trois pays de trois continents : la Tanzanie, le Guatemala et l’Inde. Pendant huit mois, 40 reporters de 15 pays ont poursuivi l’enquête des journalistes locaux, ­menacés, poursuivis et même assassinés pour avoir dénoncé ­l’impact des mines sur la santé et l’environnement.

Episode 1 : Crimes et pollution pour de l’or : le scandale de la mine de Mara-Nord, en Tanzanie

Episode 2 : Au Guatemala, les morts du lac Izabal

Episode 3 : En Inde, la guerre du sable rouge

Ces minéraux – le rutile, le grenat, le zircon ou l’ilménite – entrent dans la fabrication des abrasifs, des aimants et de revêtements spéciaux. De la monazite sont extraits des oxydes de terres rares, dont une demi-douzaine d’éléments hautement convoités dans les industries de l’armement et de l’espace – et dont la Chine domine la production mondiale. Le gouvernement indien a décidé, à la fin des années 1990, d’ouvrir l’exploitation des minéraux tirés du sable à des groupes privés. Les sociétés minières paient des hommes de main qui gèrent les affaires locales et font taire les critiques contre la surexploitation des ressources et la pollution.

Une plage de Manavalakurichi dans l’Etat de Tamil Nadu.
Une plage de Manavalakurichi dans l’Etat de Tamil Nadu. FORBIDDEN STORIES
Un fermier dans l’Etat du Tamil Nadu, le 25 novembre 2018.
Un fermier dans l’Etat du Tamil Nadu, le 25 novembre 2018. FORBIDDEN STORIES

Mais à l’extrême sud du Tamil Nadu, les habitants déjà engagés dans la lutte contre le groupe minier public IREL – pour Indian Rare Earths Limited –, ont fait reculer les ramasseurs de sable. Curés et militants environnementaux se sont unis pour empêcher l’installation d’un groupe minier familial, qui a une emprise tentaculaire dans le district d’à côté, celui de Tirunelveli.

Y figure une société devenue en une dizaine d’années la championne indienne des minéraux lourds, V. V. Mineral. Elle est dirigée par un homme à l’allure modeste, S. Vaikundarajan, mais à l’ambition débordante. Sa société et celles de ses frères ont évincé tous les concurrents et sont parvenues à s’assurer un quasi-monopole sur l’exploitation de minéraux du Tamil Nadu. V. V. Mineral a des clients partout : ses agents, notamment en Australie et à Singapour, approvisionnent en masse des industriels japonais, sud-coréens, chinois et allemands.



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