A Hongkong, le souvenir inquiet de Tiananmen

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Veillée en souvenir de Tiananmen, dans le parc Victoria de Hongkong, mardi 4 juin.
Veillée en souvenir de Tiananmen, dans le parc Victoria de Hongkong, mardi 4 juin. KIN CHEUNG / AP

Près de 180 000 personnes ont participé, mardi soir, dans le parc Victoria de Hongkong, à la veillée de commémoration des trente ans de la sanglante répression du mouvement de la place Tiananmen, en 1989. La participation a été la plus forte depuis le vingt-cinquième anniversaire, en 2014. Tous les soirs de « 4 juin », depuis 1990, Hongkong joue très consciencieusement son rôle de porte-flambeau du souvenir, consciente d’être la seule ville de Chine à pouvoir le faire.

L’artère piétonne qui mène au parc Victoria se transforme alors en une grande foire effervescente. Les haut-parleurs, à quelques mètres les uns des autres, rivalisent en décibels. Tous les partis politiques du camp prodémocratie de Hongkong sont là, avec leurs chefs de file perchés sur la dernière marche d’escabeaux en équilibre instable. Sont également au rendez-vous la plupart des ONG des droits de l’homme, l’association des « mères de Tiananmen », divers groupes taïwanais critiques de Pékin, ainsi que la secte Falun Gong, interdite en Chine continentale. Des hordes de volontaires tendent à la foule, qui joue le jeu, de grandes urnes transparentes, vite bourrées de billets. On distribue aussi chandelles, tracts, posters, autocollants et magazines.

A 20 heures, heure officielle du début de la cérémonie, tous les terrains de sport du terre-plein principal étant complets, les retardataires sont guidés vers d’autres zones du parc. Après un dépôt de gerbes et une minute de silence pour laquelle toute l’assemblée se met debout, musiciens, témoignages et documentaires se succèdent.

« Un parti politique ne peut pas décider de changer l’histoire »

« C’est notre devoir de continuer de rappeler au reste du monde qu’un évènement aussi tragique a eu lieu. Un parti politique ne peut pas décider de changer l’histoire. Il faut montrer que les gens se souviennent de ce qui s’est vraiment passé », déclare avec véhémence Anna, 22 ans, institutrice, bougie dans son cône en papier à la main, qui ne participe que pour la deuxième fois. Partageant la même bâche en plastique étalée sur le sol encore trempé par lorage, le père de son amie d’école, John Ma, est un banquier d’une cinquantaine d’années qui, comme la plupart des Hongkongais à l’époque, a suivi le » printemps de Pékin » en 1989 à la télévision et a été bouleversé par la répression. Le processus de rétrocession de Hongkong à la Chine, qui aboutira en 1997, était déjà lancé et les Hongkongais ont eu alors très peur pour leur avenir. « La participation à cette veillée est un baromètre du sentiment des Hongkongais à l’égard de Pékin », affirme-t-il.

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« Il n’y a aucun autre événement dans le monde qui mobilise trente années de suite des dizaines de milliers de personnes de la sorte », observe le Pr Edmund W. Cheng, de l’Université baptiste de Hongkong. Il identifie toutefois deux forces qui s’opposent désormais à la perpétuation de cette cérémonie : le camp pro-Pékin de Hongkong, qui tente d’étouffer, de minimiser, voire de réécrire l’épisode, et le camp dit « localiste », qui part du principe que les Hongkongais n’ont pas à se soucier de ce qui se passe en Chine continentale.

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Selon un sondage universitaire, la majorité des participants à ces veillées annuelles sont déjà venus « dix fois ou plus ». Le nombre de primo-participants a tendance à baisser depuis le « mouvement des parapluies », 79 jours d’occupation d’artères centrales de la ville, en 2014, pour dénoncer la mainmise de Pékin sur Hongkong, qui avait mobilisé particulièrement les jeunes.

« Un travail de lente persuasion »

Les nouvelles générations s’interrogent sur le message de la veillée, certains jugeant illusoire d’espérer encore la démocratisation de l’ensemble de la Chine, comme le précise d’ailleurs le nom du groupe qui organise la veillée, l’Alliance de soutien aux mouvements patriotiques et démocratiques de Chine. Ce même groupe a ouvert un petit musée à Hongkong, pour documenter le « printemps de Pékin ». « Je ne désespère pas, par un travail de lente persuasion, de convaincre les jeunes leaders qui proposent une autre manière de commémorer le 4 juin de faire front commun », indique, en distribuant des tracts, l’ancien professeur de sciences politiques et militant prodémocratie, Joseph Cheng. Une veillée alternative a d’ailleurs rassemblé une centaine de jeunes participants de l’autre côté du port.

A Hongkong, lors de la commémoration du massacre de Tiananmen, le 4 juin.
A Hongkong, lors de la commémoration du massacre de Tiananmen, le 4 juin. TYRONE SIU / REUTERS

Si les Hongkongais tiennent à montrer qu’ils n’oublient pas le 4 juin 1989, c’est également pour faire bon usage de leurs libertés d’expression et de rassemblement, hors de portée en Chine continentale et qu’ils sentent à présent menacées à Hongkong. Le leader étudiant Feng Congde, qui avait été accueilli en France en 1990 et vit actuellement aux Etats-Unis, a d’ailleurs été refoulé à son arrivée à Hongkong, dimanche 2 juin. « Il n’y a clairement pas d’autonomie juridique à Hongkong qui n’écoute plus que le Parti communiste », a réagi Feng Congde.

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« C’est dans l’intérêt de la Chine d’arrêter de balayer le 4 juin sous le tapis. Le 4 juin pèse lourd, tant en Chine qu’à Hongkong », suggère, dans son éditorial du jour, le quotidien anglophone de Hongkong, le South China Morning Post, qui cultive, depuis son rachat en 2016 par le géant chinois du commerce en ligne Alibaba, fondé par le milliardaire chinois Jack Ma, une ligne éditoriale subtile quant aux affaires chinoises. Le journal relève toutefois le risque de divisions au sein du parti qu’impliquerait une telle révision de la lecture officielle du printemps 1989.

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