Et si l’Europe était née dans un village de Haute-Saône ?

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Le 23 juillet 1950, à Luxeuil-les-Bains.
Le 23 juillet 1950, à Luxeuil-les-Bains. Les Amis de saint Colomban

En 1948, Robert Schuman, alors ministre des affaires étrangères, lance l’idée d’une réunion secrète entre des responsables de haut rang de divers pays afin « de se faire des alliés ou de consolider des alliances ». Mais pour cette initiative diplomatique, il n’a pas le soutien de l’Assemblée nationale. De plus, il craint des oreilles ennemies, et notamment soviétiques (la guerre de Corée éclatera un mois avant la réunion). Bref, il exige un secret absolu. « C’était la paranoïa », raconte aujourd’hui Frédéric Burghard, l’actuel maire luxovien. Rien de mieux qu’un faux prétexte, crédible, pour cacher les vraies raisons d’un tel rassemblement.

Le président de la République, Vincent Auriol, bien qu’athée, accepte de patronner ces festivités « pour couvrir les pourparlers lourds de conséquences ».

Schuman charge alors Gabriel Le Bras du dossier. Ce professeur de droit romain et de droit canonique prend contact avec une de ses anciennes élèves, Marie-Marguerite Dubois, âgée alors de 33 ans. Elle enseigne la philologie anglaise à la Sorbonne. Le Bras, également conseiller au Quai d’Orsay pour les affaires ecclésiastiques, lui explique que Schuman lui a demandé « sous un prétexte quelconque d’organiser une réunion de chefs d’Etat étrangers ou de leurs représentants » pour discuter sous une « couverture de plomb » de sa grande idée, la création de l’Europe. Surgit alors le projet d’organiser un congrès international réunissant érudits, hommes d’Eglise et d’Etat de toutes nationalités pour célébrer le 14e centenaire de saint Colomban. Le président de la République, Vincent Auriol, bien qu’athée, accepte de patronner ces festivités « pour couvrir les pourparlers lourds de conséquences », confiera Marie-Marguerite Dubois en 2009 (elle est morte en 2011), lors d’un long entretien réalisé dans le cadre d’un film sur les débuts de la christianisation de l’Europe.

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Du 20 au 23 juillet 1950, Luxeuil-les-Bains, petite ville thermale, assoupie, à l’entrée sud des Vosges, devient donc le cadre de grandes festivités, marquées par un congrès consacré à la figure de saint Colomban, moine irlandais des VIe et VIIe siècles, qui a parcouru l’Europe pour évangéliser les populations. Avec ses disciples, il créa une soixantaine d’abbayes, dites luxoviennes, en Occident, dont celles de Saint-Gall (Suisse) ou de Bobbio (Italie), dont le monastère inspira à Umberto Eco l’abbaye de son célèbre roman Le Nom de la rose. Au centre de ce système, le monastère de Luxeuil, dont il ne reste rien aujourd’hui, joue le rôle d’une « véritable capitale monastique », comme le qualifie l’archéologue Sébastien Bully. Colomban est le premier à parler de l’Europe comme d’une communauté de peuples – « nous sommes tous membres d’un seul corps » – et non comme d’un territoire, dans deux lettres adressées aux papes Grégoire le Grand et Boniface IV, ce qui lui vaut d’être appelé le « père de l’Europe ».

C’est donc derrière ce paravent idéal que se tient la réunion voulue par Robert Schuman. Elle a lieu le vendredi à l’Hôtel du Chatigny et rassemble des délégations venues d’Irlande, de Suisse, d’Autriche, du Benelux ainsi que du Vatican, avec le nonce apostolique Roncalli, futur Jean XXIII, et John Brown, délégué de l’ambassade des Etats-Unis à Paris. Alcide De Gasperi, chef du gouvernement italien, grand ami de Schuman et homme de foi comme lui, empêché, a délégué le maire de Bobbio, Mario Mozzi. Le Royaume-Uni, « fort hostile à Schuman », note Marie-Marguerite Dubois, est absent comme l’Allemagne. Le leurre fonctionne, la presse ignore l’événement.

« Nous sommes tous en quête d’unité, nous voulons tous créer l’Europe, une Europe qui soit une réelle communauté occidentale. » John Brown, délégué de l’ambassade des Etats-Unis

Un tout petit coin du voile est levé, le dimanche, lors de l’inauguration internationale de la statue de saint Colomban. Les discours, ainsi que le rapporte Mme Dubois, « ressemblaient à un assemblage verbal astucieux, du type patchwork, qui cousait en un seul tissu la toile et la bure, le politique et le sacré ». L’assistance ne prête attention qu’à leur aspect chrétien, ignorant le reste. André Maroselli, député-maire de Luxeuil-les-Bains et ministre de l’air, utilise une formule, facile à décoder aujourd’hui, en déclarant : « Les fêtes (…) ont des échos et un sens qui dépassent singulièrement le cadre dans lequel elles se déroulent. » Sean MacBride, ministre des affaires étrangères irlandais, qui créera Amnesty International et recevra le Nobel de la paix en 1974 et le prix Lénine pour la Paix en 1977, respecte le secret des échanges sans dissimuler que des accords ont été noués ici entre son pays et la France.

Après avoir appelé de ses vœux un développement « au plus haut degré de coopération », il déclare : « Nous sommes certains que les travaux et les délibérations qui se sont tenus à Luxeuil auront des résultats importants et aideront au développement de la civilisation européenne et chrétienne dans l’idéalisme de saint Colomban. » Schuman, qui clôture les interventions, préconise « des institutions supranationales » afin de « sauvegarder la paix ». L’intervention la plus surprenante, est à mettre au crédit de John Brown qui lance : « Nous sommes tous en quête d’unité, nous voulons tous créer l’Europe, une Europe qui soit une réelle communauté occidentale. Les Etats-Unis appartiennent à cette communauté car, nous autres Américains, nous sommes tous Européens. »

1951, la Communauté européenne du charbon et de l’acier

Quel a été l’impact réel de cette réunion ? Un faisceau d’indices donne à penser qu’elle a contribué à influencer la construction européenne. Le 11 août suivant, Sean MacBride, également vice-président de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE), qui deviendra l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), prononce un important discours, en français, au Conseil de l’Europe, né le 5 mai 1949, à Strasbourg. Il y décrit précisément le rôle que doivent tenir les parlementaires et les gouvernements dans la construction d’une Europe unie, n’hésitant pas à affirmer : « Nous nous trouvons en présence d’un germe de Parlement européen. »

Lire aussi : LE TEXTE DE LA DÉCLARATION FRANÇAISE

Presque un an après l’intervention de Robert Schuman, le 9 mai 1950, appelant la France et d’autres pays européens à mettre en commun leur production de charbon et d’acier, le traité de Paris institue, le 18 avril 1951, la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), regroupant la République fédérale d’Allemagne, le Benelux, la France et l’Italie. Aujourd’hui, le souvenir de cette réunion tombé dans l’oubli fait partie de « la mythologie de Luxeuil », comme le dit la médiéviste Aurélia Bully. Mais pour Jacques Prudhon, président des Amis de saint Colomban, cette initiative diplomatique a permis aux participants, qui partageaient une même idée de l’Europe, de tisser une amicale complicité qui aura facilité les négociations à venir.

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