[Faits Divers] Procès en appel de l’affaire Carl Davies : un acquittement et un naufrage judiciaire

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Condamné à 15 ans de réclusion en première instance, Vincent Madouré, 31 ans, a été acquitté hier du meurtre en bande organisée de Carl Davies le 8 novembre 2011 à Saint-Denis. Le dernier des BLR innocenté, le mystère de la mort du marin anglais reste entier.

Le cri de douleur d’une mère qui a perdu son fils, les larmes de soulagement d’une autre dont le garçon évite une longue peine de prison. Soupçonné depuis 2013 dans le meurtre de Carl Davies, condamné pour ces faits à 15 ans de réclusion criminelle en 2017, Vincent Madouré, 31 ans, a finalement été acquitté hier à l’issue de son procès en appel. Les yeux rougis, le gamin du Bas de la Rivière ressort libre de la salle d’audience. Refusant la moindre déclaration, il prend sa petite fille dans ses bras et quitte aussi vite que possible la cour entouré de ses proches, dont de nombreux jeunes du quartier venus le soutenir.

À l’intérieur, Maria Davies s’effondre. “Je suis si triste. Mon fils est venu dans votre pays et il y est mort. Ce n’est pas juste. Nous avons été bien accueillis ici, mais ces gens-là sont mauvais, ce n’est pas juste.” Dévasté également, Andrew Davies dénonce “une erreur judiciaire”, mais il promet “de revenir bientôt. On va rentrer à la maison, se remettre, réfléchir. Mais faite moi confiance. Tôt ou tard, vous nous verrez revenir, pour la justice.” Leur avocat depuis sept ans, Rémi Boniface, apparaît sonné. “Je suis affligé, extrêmement peiné pour la mémoire de Carl, sa famille et la justice.”

Un peu plus tôt, dans une émouvante déclaration aux jurés à la fin des débats, les parents du marin anglais retrouvé mort le 9 novembre 2011 avaient rappelé la douleur liée à la perte tragique de leur fils aîné, “un bon garçon, honnête, joyeux, qui s’était battu pour son pays” avant d’intervenir auprès d’enfants en difficulté puis de s’engager sur un cargo, rattrapé par “sa soif d’aventure.” “Carl aurait 40 ans aujourd’hui, il serait dans la fleur de l’âge. Nous lui devons la justice”, concluait Andrew.

Me Boniface, après un vibrant hommage à la victime, avait alors regretté dans sa plaidoirie “les nombreuses erreurs de ce dossier”, en particulier le non-lieu rendu pour Sanassy et Ahamada. “La seule erreur qu’on a évité, c’est l’acquittement de Vincent Madouré. On ne dit pas que c’est l’organisateur ou le principal acteur. S’il est là aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’il a agi seul. Est-ce qu’il se repentira ? Est-ce qu’il dira enfin la vérité sur les autres ?” questionnait-il, en tentant de rassurer les jurés. “On a tenté de vous agiter des leurres, vous avez eu des témoins nommés à l’oscar du mensonge, mais on a un tableau très clair de ce qui s’est passé cette nuit-là. Je vous demande de condamner Vincent Madouré, pas pour faire plaisir à la famille de Carl, mais pour ce qu’il a fait.”

Reconnaissant à son tour “un début d’enquête calamiteuse” et fustigeant le non-lieu accordé aux deux autres accusés comme un “arrêt déconnecté de la réalité”, l’avocate générale a bien tenté d’emporter la conviction du jury en proposant la démonstration que la BLR était la seule à avoir pu commettre ce crime, rapprochant le mode opératoire supposé des quelques éléments glanés lors des écoutes entre Jérôme Sanassy et Vincent Madouré. “Qui avait intérêt à tuer ce marin débarqué depuis douze heures à peine ? C’est un crime de circonstance, où auteur et victime ne se connaissent pas, les plus durs à résoudre” rappelait Souad Meslem en déroulant son scénario du drame. “Cela s’est passé près de leur QG, le Loft, selon le mode opératoire bien rodé de la meute, des bêtes sauvages qui chassent et entourent leur proie” martèle l’accusation.

Et si cette “bande de malfaisants, oisifs et entraînés aux sports de combats” n’a pu être coincée autrement que par “des faisceaux d’indices convergents”, c’est en raison de “témoins réduits au silence par la peur ou la solidarité, une omerta.” La ligne de défense consistant à avoir reconnu l’autre agression grave d’un passant en mai 2011 ? “Une diversion.”

Quant à la responsabilité de Madouré, elle résiderait dans “le fait d’appartenir à la bande. Ils sont tous coupables : ceux qui ont repéré, provoqué, frappé, achevé. Même un seul coup de poing le rend coupable.”  alors que son prédécesseur avait requis l’acquittement, la magistrate réclame une condamnation à 15 ans de réclusion.

“AFFLIGEANTE PROCÉDURE”

Mais les avocats de la défense n’auront de cesse de pilonner ensuite les nombreuses faiblesses du dossier. “L’amateurisme a présidé cette procédure jusqu’à ce jour” lance Me Yannick Mardenalom, demandant aux jurés “de ne pas juger dans l’émotion, mais avec l’intelligence.” Autopsies contradictoires, pistes pas assez creusées, il reproche à l’enquête d’avoir trouvé dans la BLR et les nombreuses agressions qu’ont pouvait lui imputer une solution de facilité. “Ne donnez pas la tête d’un Créole pour faire plaisir à cette famille”, a-t-il plusieurs fois lancé aux jurés. “Madouré, c’est un gars “doucement”, qui n’a jamais mis personne à terre. Où sont les preuves ? Où sont les charges ?”

Me Djalil Gangate viendra porter le coup de grâce au dossier en reprenant tous les éléments y faisant défaut. “Pas d’ADN sur le corps, pas de trace sur la scène présumée, pas d’explication sur le déplacement du corps, pas de témoin direct, pas d’arme. Que des mauvaises interprétations d’écoutes et des témoignages détournés. On a de la compassion pour cette famille, mais vous ne pouvez pas compenser cette affligeante procédure en condamnant un innocent.” Les jurés n’auront pas tardé à le suivre, délibérant à peine une heure. La mort de Carl Davies, elle, demeure impunie.

Sébastien Gignoux

 

 

 

“Un dossier qui repose sur du sable”

Interrogé à l’issue du verdict acquittant son client, Me Yannick Mardenalom a salué la décision des jurés : “C’est un verdict qui nous paraît logique. On a un dossier qui repose sur du sable.” Avant de déplorer le champ de ruines laissés par ces huit ans de procédure. “Ce qui est navrant, c’est que c’est un naufrage judiciaire depuis 2011 jusqu’à 2019. On a la famille de Madouré dans le désarroi depuis huit ans, et on en a une deuxième qui vient de replonger dans le désarroi une ixième fois. Il y a des gens qui ont mal fait leur travail et on a demandé à d’autres de tourner la tête et condamner un innocent, mais ça ne prend pas.” Et d’appeler de nouvelles investigations. “Il faut que cette enquête soit faite, qu’une instruction digne de nom soit faite avec des magistrats qui soit peut-être un peu plus intéressés et consciencieux et des enquêteurs qui soient guidés, ce qui n’a pas été le cas la première fois.” Et de suggérer que la famille Davies de déposer une nouvelle plainte.

“Nous avions dit qu’ils était innocent, la cour l’a reconnu”, a ajouté le bâtonnier Djalil Gangate, regrettant également l’absence de vérité. “Il y a eu deux familles dans le désarroi pendant toutes ces années pour rien, pour arriver à ce résultat qui, juridiquement, est satisfaisant, mais ne peut être considéré comme suffisant en terme de justice.”

 

 



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