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comment le Rassemblement national a abandonné l’idée du Frexit


Un manifestant pro-Frexit à Nantes, le 28 juin 2016. LOIC VENANCE / AFP

Ni sortie de l’Union européenne ni abandon de l’euro. Dans le programme du Rassemblement national (RN) pour les élections européennes du 26 mai, il n’est plus fait mention de ces deux mesures phares du parti d’extrême droite. En 2014, lors du dernier scrutin, elles trônaient pourtant en tête de leurs propositions.

« Pendant longtemps, nous n’avions pas le choix : il fallait s’y soumettre ou en sortir. Nous étions trop isolés pour peser véritablement », a expliqué Marine Le Pen, en mars, dans « L’Emission politique », sur France 2. Désormais, grâce à ses alliés européens de la Ligue italienne et du FPÖ autrichien, la présidente frontiste a l’ambition de transformer l’Union européenne de l’intérieur, laissant le Frexit à deux autres candidats, Florian Philippot (Les Patriotes) et François Asselineau (UPR). Voilà pour le dernier revirement du Rassemblement national, ex-FN, dont la ligne quant à l’UE a beaucoup varié ces trente dernières années.

  • 1990 : la fin de l’europhilie frontiste

Le Front national n’a pas toujours été un farouche opposant à l’Union européenne. Jusqu’à la fin des années 1980, les réunions frontistes scandaient encore : « Europe, Le Pen, Liberté ». Pour Jean-Marie Le Pen, créer une monnaie unique était alors « une des tâches prioritaires des prochaines années ». Le virage eurosceptique s’amorce à la chute de l’Union soviétique. La Communauté européenne, qui faisait office de rempart contre la menace de l’Est, n’a plus de raison d’être.

Le discours antieuropéen se structure dans les années 1990, avec la défense de la souveraineté nationale comme argument. En 1995, Jean-Marie Le Pen appelle, dans son programme présidentiel, à « renégocier le funeste traité de Maastricht », approuvé par référendum en 1992, qui officialise la création de l’euro. Le FN demande désormais le rétablissement des frontières, le maintien du franc et la primauté du droit national.

  • Le discours offensif des années 2000

Avec l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du FN, le parti opte pour une dénonciation offensive de l’Union européenne. En 2014, le slogan des frontistes était « Non à Bruxelles, oui à la France ». Rassemblement national

Quand Marine Le Pen arrive à la tête du Front national, en 2011, le positionnement eurosceptique est bien ancré dans le parti. La nouvelle présidente fait du combat contre l’Union européenne l’un des piliers de son programme. Soutenue par Florian Philippot, vice-président depuis 2012, elle adopte un discours plus offensif. « La France est un des pays les plus pénalisés par cette Union européenne », affirme alors le Front national sur son site Internet. Marine Le Pen dénonce régulièrement le « système totalitaire » bruxellois.

C’est Marine Le Pen qui amorce l’idée de quitter l’Union européenne. En 2009, lors des élections européennes, Jean-Marie Le Pen appelle à « changer » l’Europe. Cinq ans plus tard, le changement de cap est explicite. Un seul slogan de campagne : « Non à Bruxelles, oui à la France ! » La nation serait la seule qui « protège » face à une Union devenue un « magma européiste, multiculturel, sans influence ni pouvoir, miné par la précarité et disloqué par une mondialisation sauvage ». Quelques mois avant les élections, la présidente frontiste avait demandé « solennellement » à François Hollande « d’organiser, en janvier 2014, un référendum sur la sortie de la France de l’Union ».

  • 2017 : le revirement de la présidentielle

Dans son programme pour l’élection présidentielle de 2017, Marine Le Pen dénonçait une Union européenne qui « ne nous a apporté que des problèmes ». Parmi ses propositions, un référendum sur le maintien de la France dans l’Union, après renégociation des traités, et le rétablissement d’une monnaie nationale. Pourtant, l’alliance avec Nicolas Dupont-Aignan, entre les deux tours, l’a contrainte à revoir sa copie. Le président de Debout la France, souverainiste, ne défend pas la sortie de l’Union. Leur projet d’accord traduit les sacrifices de Marine Le Pen, notamment sur la zone euro :

« La transition de la monnaie unique à la monnaie commune européenne n’est pas un préalable à toute politique économique. »

Deux mois après la défaite à la présidentielle, un séminaire de refondation est organisé à huis clos pour refonder le parti. Le parti d’extrême droite s’est longtemps divisé sur la ligne à suivre, entre la frange souverainiste menée par Florian Philippot et la frange identitaire de Nicolas Bay. A l’issue des débats, le parti a tranché : le retour à la souveraineté nationale se fera en plusieurs étapes, « en commençant par la souveraineté territoriale et donc la maîtrise de nos frontières migratoires et commerciales », et en finissant par « le recouvrement de la souveraineté monétaire ».

Florian Philippot, vice-président du parti et partisan du Frexit, claque la porte. « Dans de nombreux domaines, on peut améliorer la vie quotidienne des Français sans quitter l’Europe ni l’euro », expliquait Marine Le Pen dans un entretien à Valeurs actuelles, en novembre 2017. La sortie de l’Union européenne et de la zone euro est donc enterrée.

  • 2019 : une Union modifiée de l’intérieur

Cinq ans après les dernières élections, le ton a changé pour les européennes de 2019. Il n’est plus question de quitter l’Union, mais de la réformer de l’intérieur pour rendre “le pouvoir au peuple”. Rassemblement national

Ce revirement est officialisé dans le nouveau programme du parti pour les européennes. L’accent est mis sur les valeurs, les frontières, l’immigration et le protectionnisme, revenant ainsi à son positionnement historique. Il n’est fait mention de la zone euro qu’à la page 14 du projet frontiste. Désormais, Marine Le Pen n’appelle plus à en sortir, mais à en « modifier le fonctionnement » de l’intérieur. Une réponse aux critiques post-débat présidentiel qui ont montré que les Français restent « attachés à la monnaie unique ».

Une large partie du programme économique du RN a dû être modifiée, quitte à s’opposer à ce qui avait été proposé lors des élections de 2014. Faute de quitter la zone euro, le Rassemblement national appelle à réformer la Banque centrale européenne, en lui assignant de nouvelles missions comme la lutte contre le chômage, sur le modèle américain. Le parti ne s’oppose plus à une convergence des fiscalités entre Etats membres. Il propose la création d’un « serpent fiscal » dont le but serait de limiter la concurrence entre pays en fixant des limites hautes et basses en matière d’impôt.

L’idée d’un « protectionnisme intelligent » est un leitmotiv dans le programme du parti. Désormais, la défense des intérêts économiques français passerait par le rétablissement « des protections douanières aux frontières de l’Europe », plutôt qu’aux frontières nationales, comme proposé en 2014.

A défaut de quitter l’Union européenne, le Rassemblement national souhaite la remplacer par une « Alliance européenne des nations ». Les institutions supranationales laisseraient leur place à une coopération entre Etats. Un revirement pour prouver que les frontistes ne sont pas contre l’Europe, mais qu’ils possèdent bien une vision européenne. Marine Le Pen justifiait ce changement de cap en novembre 2017 : « Nous sommes européens, pas antieuropéens, même si nous avons entretenu cette idée par maladresse sémantique. »

Damien Cottin



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