la panique des éleveurs irlandais

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Clontibret (vue sur Irlande du Nord)

CLEMENTINE SCHNEIDERMANN POUR «  LE MONDE »

Par Sophie Landrin

Le report de la sortie de l’UE au 31 octobre n’a pas rassuré les agriculteurs, inquiets du retour d’une frontière.

Darran McKenna aurait toutes les raisons d’être un homme tranquille. Cet éleveur irlandais d’Emyvale, dans le Monaghan, a repris la ferme familiale créée il y a cinq générations. Il a construit de nouveaux hangars, modernisé la salle de traite, creusé un tunnel pour que ses vaches puissent traverser la route sans stress. En dix ans, il a presque doublé son cheptel et possède désormais 105 têtes. Dans sa maison, construite à flanc d’une verte colline, où il vit avec Denise, sa femme, et leurs quatre enfants, une énorme coupe témoigne de ses efforts : Darran a reçu, en 2018, le prix du meilleur lait d’Irlande. Une récompense acquise grâce à la qualité de son herbe, au soin apporté à la santé de ses vaches et à leur mode de vie. Ses holsteins paissent la quasi-totalité de l’année. « Je tire de bons revenus, car, contrairement à certaines exploitations comme en France, je n’ai pas besoin d’acheter des céréales ou des compléments alimentaires. Mes vaches mangent toute l’année de l’herbe. »

Chez Darran McKenna à Derrygasson, près d’Emyvale, dans le Monaghan.
Chez Darran McKenna à Derrygasson, près d’Emyvale, dans le Monaghan. CLEMENTINE SCHNEIDERMANN POUR «  LE MONDE »
L’éleveur a repris la ferme familiale crée il y a cinq générations et produit du lait, à deux pas de la frontière nord-irlandaise.
L’éleveur a repris la ferme familiale crée il y a cinq générations et produit du lait, à deux pas de la frontière nord-irlandaise. CLEMENTINE SCHNEIDERMANN POUR «  LE MONDE »

Mais l’horizon de l’éleveur s’est brusquement bouché le 23 juin 2016, lorsque le Royaume Uni a voté en faveur du Brexit. Il vit depuis près de trois ans dans la hantise du retour d’une frontière physique entre les deux Irlandes, abolie en 1998. Sa ferme est située à un jet de la frontière avec l’Ulster, même si rien n’indique de séparation. Cette barrière invisible et sinueuse s’étire en dents de scie sur 500 kilomètres. Environ 30 000 personnes et 6 000 camions la franchissent chaque jour, sans aucune contrainte.

Darran Mc Kenna élève principalement des holsteins et produit un lait très protéiné.
Darran Mc Kenna élève principalement des holsteins et produit un lait très protéiné. CLEMENTINE SCHNEIDERMANN POUR «  LE MONDE »

La coopérative LacPatrick, pour laquelle Darran McKenna travaille, collecte chaque jour le lait cru de plus de 1 000 fermes de chaque côté de la ligne de démarcation, 600 millions de litres par an. Ses camions-citernes traversent quotidiennement plus d’une centaine de fois la frontière du nord au sud, et du sud au nord. Le lait est transformé en poudre en République d’Irlande, en fromage en Ulster.

Le retour d’une frontière physique sonnerait la fin de cette collecte mixte et serait synonyme de taxes, qui pourraient doubler le prix du lait, sans compter les embouteillages et le temps perdu aux contrôles douaniers. Des charges impossibles à supporter pour les petits agriculteurs comme pour les géants de l’agroalimentaire. L’entreprise Guinness a fait ses calculs : le retour de contrôles douaniers lui coûterait 1,3 million d’euros par an. Ses camions-citernes totalisent 13 000 passages par an pour acheminer la bière brune de Dublin, où elle est fabriquée, à Belfast, la capitale nord irlandaise, où elle est conditionnée.



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