Dr Roy Chummun: «La prise en charge des cancéreux très loin de la qualité proposée ailleurs»

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Dr Roy Chummun, oncologue radiothérapeute en France.

Vous êtes un oncologue radiothérapeute mauricien travaillant en France. Expliquez-nous comment les hôpitaux publics prennent en charge les patients atteints de cancer en Île de France

En effet, j’ai fait mes études en France et m’y suis installé. Dans tous les cas, public ou privé, la prise en charge est souvent la même et est régie par le Plan Cancer. La prise en charge des cancereux en France est multidisciplinaire et n’est pas réservée qu’aux oncologues. Les spécialistes d’organes y jouent un rôle primordial dans la prise en charge, le diagnostic et même certains traitements.

Tous les cas de patients sont discutés en réunion de concertation multidisciplinaire (la fameuse RCP) pour valider les prises en charge qui sont souvent complexes, et qui permettent d’obtenir un traitement quasi personnalisé au cas par cas. Dès que le diagnostic de cancer est fait, le patient est vu en consultation d’annonce, où lui est expliqué son plan de traitement ; il devient ainsi un acteur de sa prise en charge.

À côté de la prise en charge spécifique cancérologique, il y a ce qu’on appelle les soins de support. Ce sont des prises en charge qui permettent d’aider le patient à mieux supporter le traitement: médecins spécialistes de la douleur, psychologues, infirmières, kiné, esthéticiennes, etc

Enfin en situation de non-guérison possible, il existe des médecins spécialisés en soins palliatifs et des équipes de soins palliatifs qui sont là pour aider au mieux les patients. J’ai personnellement ce diplôme et cette compétence est utile quotidiennement.

Dernier axe : la recherche ! Il existe des essais cliniques, pour des drogues encore expérimentales, et nous sommes sensibilisés à trouver les critères d’inclusion dans les essais quand cela est possible…

Vous avez certainement visité les hôpitaux à Maurice et vous suivez l’actualité de l’île. Que pensez-vous des soins proposés aux cancéreux dans nos hôpitaux publics ?

Il est difficile de répondre à votre question. Certes, je suis régulièrement l’actualité sur l’île. J’ai eu l’occasion de visiter de la famille hospitalisée dans les services de cancérologie et donner mon avis sur des cas concernant des Mauriciens pourrait être réducteur.

Les médecins ont des compétences certaines et poussées dans le domaine, je n’en doute pas une seconde. Ils ont des formations solides pour la plus grande majorité d’être eux.

Mais la prise en charge est très loin de la qualité proposée ailleurs. Je le regrette profondément et j’en suis triste.

Est-ce un problème d’organisation de cette branche de santé ? Est-ce un manque de moyens (les molécules de chimiothérapie, d’hormonothérapie, de thérapies ciblées, d’immunothérapie sont très peu présentes, les appareils de radiothérapies disponibles sont hélas obsolètes et pourvoyeurs d’effets secondaires accrus, le manque de soins de support et palliatifs) ? Ce qui est dommage pour des maladies qui sont la première cause de mortalité dans le monde à présent, et qui ont détrôné les maladies cardiovasculaires…

Vous avez déjà réagi sur un article de «l’express» publié sur Facebook. L’article parlait du «Linear Accelerator» utilisé pour la radiothérapie. Il n’est toujours pas opérationnel. Le gouvernement envoie donc les patients en Inde. Vous faisiez ressortir que les technologies utilisées pour lutter contre le cancer à Maurice étaient déjà dépassées. Expliquez-nous.

Votre question est donc plus spécifique que la radiothérapie. En effet, ce que j’ai pu lire dans vos articles me fait penser que la technologie d’irradiation à Maurice n’est pas à la pointe. L’impression est qu’on a plusieurs décennies de retard. La radiothérapie dite classique utilise des rayonnements ionisants pour traiter les patients quotidiennement (cinq jours sur sept sur six à neuf semaines de traitement). La modulation d’intensité par arc thérapie (dit VMAT) est maintenant la norme depuis plusieurs années. Cela n’est pas présent à Maurice a priori. Le but de ce traitement est de mieux cibler les zones du corps à être traitées et permet d’éviter au mieux les organes sains autour de la zone malade, pour qu’il y ait moins d’effets secondaires. Cela permet ainsi d’augmenter les doses de radiothérapie et d’être plus efficace pour certains cancers (exemple de la prostate). Cela diminue aussi les effets secondaires des traitements concomitants (NdlR : radiothérapie et chimiothérapie en même temps).

Une approche de la radiothérapie, dite stéréotaxique, est largement déployée en France et en Europe. La radiothérapie stéréotaxique a pour but, en seulement 1 à 5 séances, de détruire une masse tumorale, ce qui est équivalent à une chirurgie et sans ouvrir le patient. Le principe est de délivrer de fortes doses sur un petit volume pour détruire la maladie. Cette technique, a priori, n’existe pas à Maurice. Ensuite, il y a la protonthérapie qui se développe de plus en plus et qui arrive à grands pas en France, pour encore plus de précision.

Le gouvernement fera un nouvel hôpital dédié au traite- ment du cancer. Selon vous, quels sont les équipements indispensables qui devraient être dans un hôpital de ce type ?

C’est une question très vaste. Tous les axes doivent être considérés et des spécialistes d’organes doivent être intégrés dans la prise en charge. Pour suivre les patients, il faudrait des scanners IRM, TEP, des scintigraphies ; pour la prévention, des appareils de mammographie par exemple. Dans un hôpital dédié au cancer, il ne faut pas que des cancérologues, mais tous les corps de métiers dédiés à cette maladie. Il faut des accélérateurs de radiothérapie permettant les techniques précitées, des molécules de chimiothérapie et des protocoles de recherche clinique…

Si vous aviez à vous adresser directement au ministre de la Santé mauricien et plaider pour les cancéreux, que lui diriez-vous ?

Je lui dirai que le cancer est maintenant la première cause de mortalité dans le monde. Dans ce sens, je poserai plusieurs questions. Faites-vous de la prévention primaire (bien manger, pas de cigarettes, pas d’exposition au soleil, etc.) ? Les mammographies sont-elles proposées, les coloscopies, les frottis, la vaccination contre le virus du papillome humains sont-ils offerts ? Le Mauricien moyen a-t-il accès à une prise en charge optimale pour lui permettre d’être guéri ?

S’il n’est pas guérissable, y a-t-il tous les traitements qui lui permet- traient de vivre le plus longtemps possible ? Les patients cancéreux métastatiques (généralisés) peuvent vivre plusieurs années (exemple : prostate, sein et colon et beaucoup d’autres). En fin de vie, est-ce que tout est fait pour qu’il souffre le moins possible, et sa famille est-elle soutenue ?

N’avez-vous jamais pensé à revenir travailler à Maurice ?

Si, bien évidemment. Je me suis renseigné après mes études, mais j’ai trouvé pas mal d’obstacles administratifs. J’avoue que j’ai eu peur, peut-être à tort, de ne pas être reconnu pour mes compétences. J’ai beaucoup douté du système de méritocratie et j’espère de tout cœur m’être trompé. Maintenant, je suis bien installé dans mon centre, où je suis associé et gérant. La question de rentrer au pays n’est plus d’actualité. Mais cela n’empêche que l’envie d’aider au développement de mon pays est bien réelle.




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Lexpress

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