«Avec des profits de Rs 4 000 par arpent, les planteurs ne peuvent survivre»

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Heymant Sonoo, président du Syndicat des sucres «Avec des profits de Rs 4 000 par arpent, les planteurs ne peuvent survivre».

Heymant Sonoo, président du Syndicat des sucres «Avec des profits de Rs 4 000 par arpent, les planteurs ne peuvent survivre».

À Rs 8 800 la tonne, les sucriers opèrent visiblement à perte. Comment le planteur que vous êtes, présidant aux destinées du Mauritius Sugar Syndicate (MSS), vit-il la situation ? 

Très mal. À Rs 8 800 la tonne comme revenu net pour le sucre, la communauté des planteurs ne peut survivre. C’est carrément la crise. Il faut savoir que le comité conjoint gouvernement – secteur privé, coprésidé par Raj Makoond et Vishnu Condeah, et insti- tué en 2017 pour livrer un état des lieux sur cette industrie – avait conclu cette année-là que pour que celle-ci soit financièrement viable, il faut que les planteurs soient rémunérés à un prix de Rs 17 000 la tonne. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, encore que ce prix de viabilité a grimpé après plus d’une année compte tenu des nouveaux coûts de production. 

Justement, quel est le coût de production d’un arpent de canne ? 

Aujourd’hui, un planteur, qu’il soit gros, moyen ou petit, doit compter environ Rs 30 000 par arpent. Or, sur la base de ce prix de viabilité, il se retrouve avec des recettes de Rs 34 000 s’il arrive à produire deux tonnes à l’arpent. Ce qui donne une marge de profit de seulement Rs 4 000, soit 12 %, contre 88 % qui sont dispensés dans différents coûts de production. Ce que je considère comme étant financièrement insoutenable pour un planteur à court, moyen et long termes. 

Pour le moment, le gouvernement a respecté son engagement en s’appuyant sur des mesures d’accompagnement pour s’assurer que chaque planteur, surtout le plus vulnérable, puisse bénéficier de ce prix de Rs 17 000 la tonne, à savoir la différence du prix ex-syndicat qui est actuellement à Rs 8 800. Mais la question qu’il faut se poser est s’il va pouvoir nous subventionner pendant longtemps.
 
C’est une stratégie de survie qui a ses limites ? 

Tout à fait. Il n’y a pas mille solutions. Il faudra exploiter davantage des sous-produits de la canne, comme la mélasse et la bagasse, en y accordant des prix rémunérateurs. Une démarche qui permettra aux planteurs de diversifier leurs sources de revenus. Et, plus important encore, de se mettre à l’abri partiellement des fluctuations du prix du sucre au niveau du marché mondial. 

Face à cette situation, certains planteurs peuvent jeter l’éponge et décider de mettre une croix sur leurs plantations de canne ? 

C’est un risque qui est bel et bien présent. D’ailleurs, ce n’est pas un phénomène nouveau. La superficie sous culture de la canne s’est rétrécie drastiquement en 15 ans, passant de 75 000 hectares à 48 000 hectares aujourd’hui. Idem pour le nombre de planteurs qui est aujourd’hui 12 000, contre 30 000 il y a une quinzaine d’années. Quant à la production sucrière, elle est estimée en moyenne à 350 000 tonnes métriques par rapport à 600 000 tonnes métriques au début des années 2000. 

Dans ce métier, il n’y a malheureusement pas de relève. Cette génération de planteurs va disparaître dans quelques années et nul ne peut prévoir à ce stade quelle sera la configuration du secteur.

Dans votre cas, la relève est-elle assurée ?

Sans doute non, vu la situation actuelle. J’imagine mal mes enfants prendre le relais et assurer l’exploitation de mes champs de canne. 

Quelle est la solution ? 

Il faut peut-être out source nos cannes aux usines sucrières qui sont mécaniquement et technologiquement équipées pour prendre en main nos exploitations sans grand frais par le biais d’un regroupement de planteurs. En contrepartie, nous disposerons d’un Management Fee. Je crois que c’est la meilleure option. 

Il y a eu, dans le passé, des discussions à cet effet sans toutefois arriver à un consensus entre les parties concernées. À mon avis, cette option doit faire partie d’une réforme approfondie du secteur sucre que le gouvernement et les autres partenaires doivent pouvoir engager prochainement.

Entre-temps, il y a le MSS qui assure votre marketing. Êtes-vous satisfait que cette institution a encore sa place dans une industrie dont la composante sucre est insignifiante ? 

Je persiste à croire que cette structure a encore sa place dans le pays. Les planteurs, reconnaissons-le, n’ont pas d’expertise dans le marketing. Notre rôle se limite à la production de sucre. C’est le MSS qui prend le relais pour assurer le marketing de notre sucre. Il peut obtenir de meilleurs deals grâce à l’expertise qu’il a acquise dans ce domaine et de son réseau de contacts en Europe et hors de l’Europe. C’est possible étant donné qu’il négocie avec les acheteurs sur la base d’un volume de sucre important, soit une moyenne de 350 000 tonnes métriques ou plus annuellement. 

Est-ce que la voix des planteurs est entendue au sein des différentes instances de cette institution ? 

Je crois que oui. Je note que les petits et gros planteurs sont adéquatement représentés au sein du comité exécutif. Il y a quatre représentants qui défendent les intérêts des petits planteurs et quatre autres pour les gros planteurs. Ils sont nommés par le ministre de l’Agro-industrie sur les recommandations des associations de planteurs, pour un mandat de quatre ans. 

De l’autre côté, il y a les représentants des planteurs/ usiniers, au nombre de 14, qui siègent au sein du comité. Aujourd’hui, il existe une vingtaine de ces Corpo- rate Planters qui produisent 83 % de la totalité de la production de sucre, la différence étant assurée par les petits et gros planteurs. Tout ceci pour insister sur un point : il existe une synergie entre nous, planteurs et usiniers, pour travailler ensemble et faire avancer la cause de cette industrie. 

Estimez-vous, par exemple, qu’il y a consensus entre les différentes parties sur le fait qu’il faut privilégier entièrement la production des sucres spéciaux dont le prix de vente est comparativement plus rémunérateur que le sucre blanc ? 

Absolument. Je crois d’ailleurs que le MSS travaille dans cette direction. C’est un marché niche qu’il faut exploiter à fond. Nous exportons aujourd’hui 140 000 tonnes de sucres spéciaux, notamment auprès d’une cinquantaine de clients, dont Crystal Co. et Billington. Notre objectif est de l’augmenter à 180 000 tonnes d’ici quatre ans, ce qui constituera presque 50 % de notre production.

Il faut parallèlement qu’on ne néglige pas le marché chinois où on exporte actuellement 1 000 tonnes de sucres spéciaux. Nous pouvons atteindre les 50 000 tonnes après l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange à partir de 2021. 

En tant que gros planteur, comment voyez-vous la configuration du secteur dans une dizaine d’années ? 

Je ne vois certainement pas la disparition de cette industrie. La configuration sera certes différente de celle d’aujourd’hui, avec probablement moins de planteurs engagés dans ce secteur, et peut-être la fermeture d’autres usines sucrières à terme. 

Évidemment, je n’imagine pas Maurice sans les feuilles de canne, avec des blocs de béton partout. Cette industrie a joué son rôle dans le développe- ment économique et social du pays. Elle a évolué avec son temps et a connu plusieurs phases de restructuration. Aujourd’hui, elle a une configuration qui lui permet de vivre et subir la concurrence internationale dans les meilleures conditions. Certes, le poids éconmique n’est plus le même, avec une contribution inférieure à 1 % du Produit intérieur brut pour l’activité sucre et une main-d’œuvre en nette baisse à environ 13 000 personnes. 

Le secteur est confronté à de nouveaux défis, mais ceux-ci sont surmontables. Il suffit que toutes les parties concernées soient solidaires et regardent dans la même direction pour donner une nouvelle vie à une industrie qui a marqué l’histoire du pays. 




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