Soudan : la mécanique d’un désastre

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Par Jean-Philippe Rémy

Après trente ans de pouvoir, Omar Al-Bachir laisse un pays exsangue, sous la coupe des services de sécurité, qui ont accaparé les richesses et nourri les guerres. Les manifestants, à l’origine de son départ, ne veulent pas se laisser priver de leur révolution.

Sur Nile Street, l’artère lugubre longeant le fleuve côté Nil Bleu, au centre de Khartoum, la capitale du Soudan – et où trônent deux palais présidentiels, l’un construit par les colons britanniques, l’autre par les Chinois un siècle plus tard, comme un raccourci de l’histoire –, les travaux se sont arrêtés. Les grues sont immobiles, les carcasses de béton qui avaient poussé partout dans Khartoum en des temps meilleurs se couvrent d’une poussière ocre comme le désert, qui avance plus au nord. Tous ces chantiers ressemblent à des cimetières, sauf un. Impossible de le rater. Encore récemment, des ouvriers s’y activaient sur des échafaudages dressés le long de bâtiments aussi vastes que des aérogares, enjolivés de moulures et de colonnades : la Rome impériale, revue par Disney, au bord du Nil. Il ne s’agit pas d’un parc d’attractions, mais, comme le mentionne une pancarte, du « club de sport des services de renseignement ».

Qu’un pays en crise prenne soin de ses espions et songe que leur épanouissement physique reste un atout, même au prix de sacrifices financiers, n’a rien de surprenant, même s’il est peu courant que des services secrets affichent aussi gaiement leur présence. Mais l’extravagance de l’ouvrage, dans un pays dont les caisses sont vides et où les prix s’envolent (l’inflation atteint officiellement 70 %, mais pourrait dépasser le point d’hyperinflation de 100 %), en dit long sur la toute-puissance de l’institution qui encadre cette salle de sport cyclopéenne : le NISS (National Intelligence and Security Service). Un Etat dans l’Etat. Créé pour protéger le régime – plus de l’armée que des menaces extérieures – et capable d’intégrer les miliciens de toutes les guerres civiles du Soudan pour constituer une force d’oppression et de surveillance des citoyens. C’est un acteur riche et puissant, qui effraie les institutions. Environ 70 % du budget de ce pays en banqueroute – que ne renflouent plus les pays du Golfe qui se sont payés en influence, en terres agricoles immenses ou en bras armés pour la guerre au Yémen – est ainsi absorbé par le secteur de la sécurité, au sein duquel le NISS reçoit le plus gros, et l’armée la portion congrue.

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La répression implacable des agents du NISS

Les travaux du club de sport du NISS ont fini par cesser à leur tour. Ils ne sont que suspendus. C’est que, tout près, l’histoire immédiate du Soudan s’est accélérée. A partir du 6 avril, des centaines de milliers de personnes se sont mises à converger vers un complexe situé à quelques centaines de mètres de là, abritant à la fois le quartier général de l’armée, les bâtiments de l’armée de l’air et de la marine, ainsi que le ministère de la défense. Jusqu’alors, et depuis l’appel, le 19 décembre 2018, de la Déclaration pour la liberté et le changement, une coalition dirigée en sous-main par l’Association des professionnels du soudanais (SPA), les Soudanais n’avaient cessé de descendre dans les rues, réclamant le départ du président Omar Al-Bachir. La contestation se brisait face à la répression implacable menée par les agents du NISS et d’autres corps de la nébuleuse des services de sécurité, tout en refusant de s’éteindre. Les classes moyennes, saignées par une crise économique longue de huit ans, ont été rejointes par des habitants des quartiers populaires, à Khartoum et dans de nombreuses villes de province. Presque tout le pays a vu défiler des manifestants, mais il s’agissait toujours de mouvements dans des espaces restreints et d’une durée limitée, le temps qu’interviennent les redoutables nervis des services de sécurité.



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