Les « gacaca », ces tribunaux populaires par lesquels le « miracle » rwandais est arrivé

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Les lieux du génocide (9/9). De 2005 à 2012, près de 2 millions de personnes ont été jugées pour des crimes commis en 1994, permettant un début de réconciliation.

Par Pierre Lepidi Publié aujourd’hui à 12h25

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Le juge Edouard Lutaya devant l’ancien tribunal populaire qu’il a dirigé après le génocide rwandais, en janvier 2019, à Kigali.
Le juge Edouard Lutaya devant l’ancien tribunal populaire qu’il a dirigé après le génocide rwandais, en janvier 2019, à Kigali. Pierre Lepidi

C’est un magasin discret situé dans une rue calme du quartier de Kamatamu, au nord de Kigali. On y trouve des laisses pour chiens, des muselières, des croquettes et des produits vétérinaires. Solange Nyirahabineza a ouvert Canivet Pet il y a un an et demi. « Les affaires marchent bien et je suis plutôt contente, dit-elle. Ça pourrait aller encore mieux si j’avais un peu plus de place, mais bon… »

La jeune femme ignore que jusqu’en 2012, au même endroit, se trouvait une gacaca (prononcer « gatchatcha »), un tribunal populaire. Dans cette pièce exiguë, des hommes et des femmes ont été jugés pour meurtres ou vols après le génocide au Rwanda. Au printemps 1994, il a provoqué la mort de 800 000 Tutsi et Hutu modérés en seulement cent jours, selon les Nations unies. « Escortés par la police, les prévenus arrivaient par la porte qui se trouvait là, se souvient Edouard Lutaya, juge de la gacaca de Kamatamu. Ils venaient directement de la prison. Mon bureau était disposé de façon à ce que je sois face à eux quand ils entrent. »

Présentation de la série Rwanda : les lieux du génocide

A la fin du génocide, qui s’est terminé en juillet 1994 avec la victoire du Front patriotique rwandais (FPR), le pays n’avait plus d’infrastructure étatique : ni écoles, ni hôpitaux, ni tribunaux. De son côté, le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) sera créé par le Conseil de sécurité de l’ONU le 8 novembre 1994 et officiellement fermé le 31 décembre 2015. Son objectif : poursuivre en justice les idéologues du génocide, les ministres du gouvernement génocidaire et ceux qui ont encouragé les massacres, notamment à travers des médias comme la Radio-Mille Collines.

« A Arusha, en Tanzanie, le TPIR a inculpé 93 personnes et en a condamné 61 à des peines de prison à vie pour leur rôle dans les massacres, peut-on lire sur le site de l’ONU. Quatorze accusés ont été acquittés et vingt-trois ont déjà purgé leur peine. » Le TPIR a entendu « les récits puissants de plus de 3 000 témoins qui ont courageusement raconté certains des événements les plus traumatisants », a déclaré le juge Vagn Joensen, président du TPIR, au Conseil de sécurité en décembre 2015.

Un taux de condamnation de 65 %

Sur le territoire, il a fallu du temps pour rebâtir un système judiciaire, former des juges et faire revenir des avocats partis en exil. En 1998, on a estimé qu’au rythme de la justice de l’époque, il faudrait deux cents ans pour juger les accusés qui s’entassaient par centaines de milliers dans les prisons rwandaises. Les autorités proposèrent alors de relancer les gacaca (« gazon », en kinyarwanda), s’inspirant des anciennes assemblées dans lesquelles les sages des villages réglaient les conflits et les contentieux assis sur les pelouses. Ce qui sera effectif sur l’ensemble du territoire rwandais en 2005.



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