Histoire: Clency Harmon, l’expropriation en héritage

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Clency Harmon a mis fin à sa grève de la faim hier.

Il avait quitté le confort de sa maison à Péreybère pour passer les 15 dernières nuits sur un matelas posé sur des blocs de béton, sous un chapiteau, à la façade arrière de l’église Immaculée-Conception, dans la capitale. Le combat de Clency Harmon : que l’État mette sur pied un Land Tribunal comme l’a recommandé la Commission Justice et Vérité sur la dépossession des terres.

L’arbre généalogique de Clency Harmon.

La raison de la grève de ce natif de Forest-Side, Curepipe, qui fêtera ses 59 ans le 1er mai, n’a pas laissé insensibles des représentants de l’Église catholique dont le cardinal Maurice Piat. Ce dernier s’est entretenu avec le Premier ministre, Pravind Jugnauth, à cet effet. Durant ces deux dernières semaines, le gréviste a aussi mobilisé des citoyens ordinaires, des travailleurs sociaux, des syndicalistes à l’instar de Jack Bizlall et des leaders politiques comme Xavier-Luc Duval, Navin Ramgoolam et Paul Bérenger.

Jeudi, lors de la pause déjeuner de nombreux employés, Clency Harmon grillait, lui, une énième cigarette. À son chevet, des packs de bouteilles d’eau, une pile de journaux, une radio et un ventilateur qui tourne en permanence. D’une voix à peine audible, le gréviste confie mener ce combat depuis au moins dix ans.

Cherchant dans ses souvenirs, ce père de trois enfants âgés de 36, 30 et 21 ans se remémore : «À chaque fois ma maman racontait que mon père a des terres à Curepipe. Sauf qu’on ne savait pas où elles se trouvaient, jusqu’à un beau jour en 1997 où je me suis décidé à aller faire des recherches au Registrar», explique le quinquagénaire qui n’a pas connu son père Fritz Harmon qui est décédé alors qu’il était encore dans le ventre de sa mère.

Il va ainsi faire une découverte, source même de son combat pour retrouver les terres de ses ancêtres. «J’ai appris que les terrains ni n’ont été vendus ni n’avaient de lien. Cela valait donc la peine de creuser davantage et j’ai mis six ans pour découvrir ce qui s’est passé.»

Depuis, il a pu poser les pieds sur une partie des 156 arpents de terres situés à Camp-Caval, une autre partie à Floréal ainsi qu’à Glen-Park. Des terres que des héritiers de Frédéric Bonnefin, dont lui (voir l’arbre généalogique plus loin), revendiquent.

«Quand on a su où le terrain qui a été spolié se trouve, on s’y rendait presque tous les jours. Une partie est sous culture cannière, comme pour en empêcher l’accès, une partie est en friche, une autre comporte une branche de la Central Water Authority et une autre accueille aujourd’hui un morcellement où tous les lots ont été vendus par un promoteur, même si nous avons entré une mise en demeure et avons porté l’affaire à la Police Land Fraud Squad», fait valoir Clency Harmon qui, sur le plan professionnel, a été tour à tour Sales Manager chez International Distillers de 1987 à 1990, Area Manager chez Phoenix Bev avant de partir pour l’Australie, puis à Rodrigues et de retourner au bercail à Maurice. En sus de Camp-Caval à Curepipe, les héritiers de Frédéric Bonnefin réclament aussi un terrain de sept arpents et 60 perches situé à Batterie-Cassée, Roche-Bois.

Les terres des héritiers de Frédéric Bonnefin

Clency Harmon, assisté de Stéphane Gurbhoo, a déposé devant la Commission Justice et Vérité (CJV), en tant qu’un des héritiers de la succession de Frédéric Bonnefin, décédé sans testament le 23 avril 1881. Au cours de sa vie, Frédéric Bonnefin a acquis les droits indivis de divers copropriétaires d’un terrain de 156 arpents à Camp-Caval, Curepipe. En attestent les documents de vente, dont le titre de propriété daté du 23 juillet 1872 et portant le numéro d’enregistrement TV 108/82 et le titre de propriété daté du 8 novembre 1872 portant le numéro d’enregistrement TV 108/345.

Toujours devant la CJV, Clency Harmon a déclaré qu’après des recherches minutieuses et élaborées, il a trouvé que le terrain est d’une superficie de 277 arpents. Les héritiers de feu Frédéric Bonnefin l’ont découvert lorsqu’un héritier, soit Pierre Claude Bonnefin, avait l’intention de se séparer du terrain après avoir juré un affidavit le déclarant l’unique héritier. Dès lors, tous les héritiers ont initié des actions en justice contre lui et ont réussi à récupérer les terres. Malheureusement, ils ont appris qu’il y a des années, le domaine sucrier de Réunion a annexé leurs terres à sa propriété qu’il a ensuite vendues à Médine Sugar Estate.

C’est ainsi que vers 1996, tous les héritiers ont uni leurs forces et entamé une action en justice pour récupérer leurs biens. Ils ont dressé un arbre généalogique mais n’ont pu aller plus loin. Médine Sugar Estate, de son côté, leur a refusé l’accès à leurs terres.

Ils ont également appris que Médine avait excisé une parcelle de terrain et prévoyait d’en vendre une partie à la société River-Land pour un morcellement. Malgré leur protestation auprès du Morcellement Board, il n’y a pas eu d’enquête. En 2007, la société River-Land avait déjà procédé à la vente des lots de terres. Clency Harmon a soumis divers documents et en particulier des plans pour prouver que le terrain à Camp-Caval appartient aux Bonnefin. Lors de l’audience, le président de la CJV, le Sud-Africain Alex Boraine a proposé que la Commission examine l’affaire de manière plus approfondie avant de venir avec une synthèse et montrer la voie à suivre.

La CJV avait ainsi convoqué le Chief Executive Officer d’alors de Médine pour une audience le 15 juillet et le 17 août 2011. Lors de l’audition du 17 août 2011, Dany Giraud a maintenu que le terrain de Médine Sugar Estate appartenait à l’ancien domaine sucrier de Réunion et qu’il s’agissait d’une acquisition régulière.

La Commission lui a alors demandé de présenter les titres de propriété et les plans d’arpentage pour l’aider à identifier et à localiser le terrain contesté par les héritiers de Bonnefin. Les auteurs du rapport de la CJV écrivent que bien qu’hésitant au début, Dany Giraud a accepté de soumettre les titres de propriété et le plan d’arpentage établis par l’arpenteur Raffray. La Commission a examiné et lu les différents documents, notamment les plans dessinés par Raffray et Florent pour Médine Sugar Estate et a conclu que le terrain de 167 arpents transcrit dans le volume TV 1258 n°12 que Médine a identifié comme étant son terrain et celui de 156 arpents, revendiqué par les Bonnefin sont deux sites différents.

«Il est clair qu’il y a des indications dans les documents soumis par Médine Sugar Estate que le terrain de 167 arpents est situé sur la rive Ouest de la rivière Tatamaka et n’est pas délimité par le chemin Berthaud. D’autre part, le terrain identifié par les Bonnefin est la seule parcelle située sur la rive Est de la rivière Tatamaka et est délimité par le chemin Berthaud. De plus, les deux autres côtés sont délimités par Tolbig au Nord et M. Burguez au Sud comme décrit dans leurs titres de propriété», peut-on y lire.

Ce qui fait dire à la Commission qu’elle est en présence de deux parties distinctes de terres d’une superficie différente, la première appartenant à Médine Sugar Estate et la seconde aux héritiers de Frédéric Bonnefin. D’où la conclusion dans son rapport que les héritiers Bonnefin peuvent avoir un atout en leur faveur et que s’ils se sentent lésés, ils devraient demander réparation devant une cour de justice.




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Lexpress

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