Au Rwanda, les funestes échos de la Radio des Mille Collines

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Les lieux du génocide (4/9). En 1994, la « voix de la mort » fut le principal instrument du « Hutu Power » pour diffuser la haine des Tutsi et appeler à leur massacre.

Par Pierre Lepidi Publié aujourd’hui à 06h22

Temps de Lecture 6 min.

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Le magasin de vêtements Ma Colombe, à Kigali, au-dessus duquel se trouvaient les locaux de la Radio des mille collines, en janvier 2019.
Le magasin de vêtements Ma Colombe, à Kigali, au-dessus duquel se trouvaient les locaux de la Radio des mille collines, en janvier 2019. PIERRE LEPIDI

Au magasin Ma Colombe, on trouve des chemises bien coupées, des chaussures à la mode et des costumes à l’italienne. Située dans une rue piétonne du centre-ville de la capitale rwandaise, à proximité de la Banque de Kigali, la boutique a pignon sur rue. A droite, il faut emprunter un couloir sombre puis monter un escalier étroit pour accéder à l’étage et découvrir une salle blanche entièrement vide. « Les locaux sont à louer depuis plusieurs mois, explique un vendeur du magasin. Voilà, c’était ici… La table avec les micros se trouvait dans cette pièce. »

Présentation de la série Rwanda : les lieux du génocide

Les micros en question étaient ceux de la Radio-Télévision des Mille Collines (RTLM), qui encouragea le génocide au Rwanda il y a vingt-cinq ans. Sur ses ondes, le média a diffusé la haine, timidement d’abord, puis de façon totalement assumée. Il a par exemple divulgué le nom des personnes à abattre, offert des primes en échange de cadavres et exhorté les miliciens à massacrer : « Vous allez mettre le feu aux Tutsi et ils vont regretter d’être nés… Faites du bon travail ! », « Les fosses sont encore à moitié vides, vous devez les remplir ! » La RTLM a joué un rôle capital dans le génocide de 1994, où 800 000 Tutsi et Hutu modérés ont perdu la vie, selon l’ONU.

Diffuser l’idéologie du « Hutu Power »

« Depuis longtemps circulait l’idée de créer une radio libre rurale qui accompagnerait la démocratisation et proposerait une voix alternative, et plus interactive, au discours officiel et un peu suranné de Radio Rwanda [la radio nationale] », écrit l’historien Florent Piton dans Le Génocide des Tutsi du Rwanda (éd. La Découverte, 2018). En avril 1993 est donc créée la RTLM, qui commence à émettre le 8 juillet. Parmi la cinquantaine d’actionnaires, on retrouve des proches du président Juvénal Habyarimana, tous membres de l’Akazu (« la petite maison », en kinyarwanda), un groupe de Hutu radicaux dirigé par Agathe Habyarimana, la femme du président.

Félicien Kabuga, considéré comme le grand argentier du génocide, est au cœur du financement de ce média. Dans le tour de table, il y a aussi Jean Bosco Barayagwiza, fondateur de la Coalition pour la défense de la République, un parti radical hutu, et Ferdinand Nahimana, un universitaire originaire de la même région que le président Habyarimana. Félicien Kabuga sollicite également le soutien de la Fondation Konrad-Adenauer, un think tank associé à la CDU, le parti démocrate-chrétien allemand. Le budget total s’élève à 3 millions de francs français, soit plus de 450 000 euros.



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